sur la DÉCLARATION CONCILIAIRE SUR LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
présentés à la s.c.r. pour la doctrine de la foi par
Archevêque-Evêque Émérite de Tulle
Fondateur de la Fraternité Sacerdotal Saint Pie X
| PRÉFACE de Monseigneur Lefebvre Introduction Première partie. Doctrine traditionnelle sur la liberté religieuseA. Première section. La liberté “in genere“, I. La liberté II. La loi III. La conscience IV. Conscience et contrainte en général V. Les droits fondamentaux de la personne, leurs limites VI. Droit négatif à l'erreur ou au mal ? Droit à la tolérance ? B. Deuxième section : la liberté religieuse VIl. La dignité de la personne humaine VIII. La liberté religieuse condamnée par les papes du XIXe siècle lX. La dignité de la personne humaine, fondement de la liberté religieuse? X. Liberté de recherche, fondement de la liberté religieuse ? XI. La liberté religieuse, droit fondamental de la personne humaine ? XII. La contrainte en matière religieuse dans l'histoire biblique XIII. La liberté religieuse, droit à l'exemption de toute contrainte en matière religieuse XIV. Bien commun temporel, religion catholique et autres religions XV. Fonction ministérielle de l'Etat à l'égard de la vraie religion XVI. Relations entre l'Église et l'Etat XVII. La tolérance religieuse XVIII. Les limites de la liberté religieuse Deuxième partie : DubiaXIX. Dignité de la personne humaine ? XX. A dignité ontologique, liberté d'action ? (Dubia 1 - 3) XXI. Droit subjectif ou droit objectif ? (Dubia 4) XXII. Recherche sans contrainte ? (Dubia 5 – 6) XXIII. Dialogue ou prédication ? (Dubia 7) XXIV. Vraies ou fausses religions ? (Dubia 8 - 11) XXV. "Droits" des religions erronées ? (Dubia 12 - 13) XXVI. Droit ou tolérance ? (Dubia 14 - 16) XXVII. Non intervention de l'Etat en faveur de la vraie foi ? (Dubia 17) XXVIII. Eglise et État - L'Eglise libre dans l'Etat libre ? (Dubia 18 - 20) XXIX. Non reconnaissance des principes de la vraie religion, état "normal" ? (Dubia 21 – 22) XXX. Liberté de tous les cultes, régime le meilleur ? (Dubia 23 - 25) XXXI. Un ordre juridique indépendant de la vérité religieuse ? (Dubia 26 - 28) XXXII. La liberté religieuse : quelles "justes limites" ? (Dubia 29 – 31) XXXIII. Exemption de toute contrainte de la part de quelque pouvoir humain que ce soit, en matière religieuse ? (Dubia 32 - 34) XXXIV. Dignitatis Humanæ, ou Quanta Cura ? (Dubia 35-39) ANNEXES Annexe I. Le magistère et l'indifférentisme religieux de l'individu Annexe Il. Politique du Saint Siège auprès des États catholiques, en application de la déclaration conciliaire sur la liberté religieuse Hymne des Vêpres de la fête de Notre-Seigneur Jésus-Christ Roi Bibliographie sommaire |
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Présentation de cette édition des "dubia",
ou des objections contre la conception de la liberté religieuse du Concile Vatican Il.
A l'occasion de la publication de ces objections, il n'est pas inutile de rappeler que le document sur la liberté religieuse fut le plus discuté au Concile. Déjà dans la Commission centrale préparatoire, il avait fait l'objet d'une opposition dramatique entre le Cardinal Ottaviani et le Cardinal Béa, et avait divisé profondément les membres de cette importante commission.
Cette doctrine nouvelle et libérale de la liberté religieuse a été l'objectif principal du Concile pour beaucoup d'experts tels que le Père Congar, le Père Courtney Murray, le Père Leclerc et bien d'autres soutenus par les membres du secrétariat pour l'unité des chrétiens, qui fit de cette conception de la liberté religieuse sa charte fondamentale. Le Cardinal Béa, Mgr Willebrands, Mgr de Smedt furent les grands défenseurs de cette thèse, soutenus par l'Épiscopat américain, et encouragés par les organismes anticatholiques, comme les B'nai-B'rith de New-York, groupe franc-maçonnique juif et le Conseil œcuménique des Églises de Genève.
Pour tous ces partisans de la thèse libérale, le Concile se jouait sur ce sujet fondamental qui orienterait toute l'activité de l'Eglise d'une manière conforme à l'esprit moderne, de liberté, de neutralité des sociétés civiles, de pluralisme, de dialogue, d'œcuménisme : orientation nouvelle, contraire au passé de l'Eglise, ayant des conséquences incalculables de désorientation des esprits et d'anarchie dans tous les domaines.
Voici les paroles du Père John Courtney Murray, l'un des promoteurs les plus efficaces du texte de la liberté religieuse : "la question de la liberté religieuse est du plus haut intérêt pour moi, à la fois en tant que théologien et en tant qu'américain, C'est pour ainsi dire LE problème américain du Concile".
Et l'on peut affirmer que pour les nord-américains, c'était aussi LE problème du Concile.
A cet assaut en faveur de l'état libéral, agnostique, et de la liberté religieuse due à la dignité de la personne humaine, s'opposèrent courageusement un nombre important de Pères du Concile, à la suite des Cardinaux Ottaviani, Browne et Ruffini, ce qui contraignit le Pape Paul VI à insérer quelques incises favorables à la thèse de la tradition en faveur de l'obligation de se soumettre à la Vérité et à la Foi.
Le texte devenait contradictoire, mais les principes libéraux étant inscrits et admis, ce sont eux qui deviendront la Pentecôte du Concile, avec toutes leurs néfastes conséquences que nous constatons depuis vingt ans.
Dieu ne change pas, la Vérité non plus. Ce que l'Église a défini ou condamné solennellement pendant des siècles, ne peut changer. C'est pourquoi nous rejetons absolument cette doctrine nouvelle qui exige une société civile agnostique et une liberté qui est une licence de la personne humaine en matière religieuse et qui ne peut faire que l'objet d'une tolérance de la part des autorités et non d'un droit naturel.
Étant donné notre refus absolu de cette nouvelle doctrine opposée à l'enseignement officiel de l'Église, le Cardinal J Ratzinger nous a engagé a présenter officiellement nos objections ; c'est ce que nous avons fait par cette rédaction des "dubia".
C'est un document fondamental sur cette question de vie ou de mort pour l'Eglise.
Les réponses de Rome feront l'objet d'une autre édition. Dès à présent, ce problème fait l'objet de nombreux travaux dans les Épiscopats, dans les revues ; il est vraiment à l'ordre du jour.
Que Dieu fasse que la Vérité retrouve ses droits et Notre-Seigneur sa couronne royale pour l'honneur de l'Eglise et le salut des âmes.
Ecône, le 22 mai 1987
Monseigneur Marcel Lefebvre.
INTRODUCTION
La déclaration conciliaire sur la liberté religieuse, Dignitatis Humanæ, est-elle conciliable avec la doctrine traditionnelle de l'Église ?
La question peut paraître scandaleuse, voire absurde, puisque Vatican Il doit être par principe l'écho vivant, la voix actuelle de cette tradition scripturaire, patristique, magistérielle de l'Eglise.
Mais Vatican Il a aussi voulu être l'écho des "signes des temps" (GS. 4, §1), qui sont pour l'Eglise autant d'«impulsions de I'Esprit» (sous-titre de GS. 11) à assimiler des éléments extrinsèques à la tradition divine : "le problème des années soixante était d'acquérir les meilleures valeurs exprimées de deux siècles de culture "libérale". Ce sont en fait des valeurs qui, même si elles sont nées en dehors de l'Église, peuvent trouver leur place - épurées et corrigées - dans sa vision du monde. C'est ce qui a été fait". (Cardinal Joseph Ratzinger, "Pourquoi la foi est en crise", entretien avec Vittorio Messori, mensuel "Jésus", novembre 1984, p. 72)
L'équilibre entre la tradition divine et ces valeurs, telles que : prise de conscience de la liberté d'action, de la dignité de la personne humaine, des valeurs salvatrices des autres religions, de la valeur d'une cité pluraliste, de l'émancipation de l'ordre juridique vis-à-vis du domaine spirituel, etc., n'a pas pu encore être trouvé, avoue le Cardinal.
Ces valeurs seraient-elles donc finalement incompatibles avec la vision catholique de la personne et de la cité ? La question est permise, vingt ans après la promulgation, le 7 décembre 1965, de la déclaration sur la liberté religieuse.
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Pour répondre à notre première question, nous nous placerons résolument au plan des vérités immuables de la révélation et du magistère constant de l'Eglise, et des principes également immuables de l'ordre naturel.
En premier lieu, au plan de la révélation, qui est en l'occurrence le plan de la société humaine, brille d'un vif éclat le dogme de la royauté sociale de Jésus-Christ et de la primauté de l'Eglise, à partir duquel les grands docteurs et la théologie scolastique, précisés par les papes du XIXe siècle, ont élaboré un corps de doctrine aussi immuable que les principes révélés dont ils sont logiquement déduits : ce corps de doctrine est connu sous les noms d'union des deux puissances, temporelle et spirituelle et de subordination indirecte du temporel au spirituel.
En conséquence, la "cura religionis" de l'Etat, c'est-à-dire son devoir de reconnaître et de favoriser la vraie religion et ses membres, découle à la fois de la fin propre de l'Etat qui est le bien commun temporel de la société civile, et de sa fonction "ministérielle" à l'égard du spirituel.
Par conséquent l'indifférentisme de l'Etat et de l'ordre juridique de la société civile est une erreur contre la foi, qui a été condamnée comme telle avec une constance remarquable par les papes.
En second lieu, au plan de l'ordre naturel, qui est en la matière celui de l'individu, domine le principe (rappelé par la révélation): "veritas liberabit vos", ”la vérité vous rendra libres". La conséquence nécessaire en est que la liberté, que ce soit la liberté morale ou la liberté d'action, ne peut avoir d'autre fondement que la vérité. C'est encore ce que les papes, Léon XIII et Pie XII en particulier, ont enseigné.
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Ces vérités immuables, un certain libéralisme évolutionniste a tenté de les éclipser en bâtissant une théologie de l'évolution historique de la doctrine, fondée sur un relativisme historique de cette doctrine. Selon cette théorie, on peut toujours assigner à un enseignement de l'Eglise, particulièrement à sa doctrine politique, un conditionnement historique essentiel, dû à l'époque où cette doctrine a été élaborée et dispensée.
La conséquence en est que, un "ciel historique" nouveau succédant à un autre, la doctrine de l'Eglise est condamnée à changer pour se fonder sur des bases nouvelles. C'est ainsi que la liberté religieuse condamnée par les Papes du XIXe siècle à cause de ses prémisses du libéralisme absolu et du rationalisme, devrait être maintenant réhabilitée au nom de la "dignité humaine". C'est ainsi également que les rapports entre le temporel et le spirituel doivent être révisés, à une époque où la monarchie de type "sacral" du Moyen-Age et du temps de la Réforme, a fait place à "l'Etat démocratique et social" contemporain.
Mais, outre que la condamnation de la liberté religieuse au XIXe siècle fut motivée par son opposition intrinsèque à la doctrine immuable dont nous avons parlé, l'allégation d'un "changement de fondement" pour justifier un changement de doctrine tombe à plein sous la condamnation de Pie XII : “à cela s'ajoute un faux historicisme qui, s'attachant aux seuls événements de la vie humaine, renverse les fondements de toute vérité et de toute loi absolue en ce qui concerne tant la philosophie que les dogmes chrétiens eux-mêmes". (Humani Generis, 12 août 1950).
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Il convenait, pour asseoir la portée de nos dubia, d'analyser de plus près les "fondements" divers que Dignitatis Humanæ a donnés à la liberté religieuse.
Nous avons été amené à dévoiler nombre d'équivoques et de confusions, telles que: confusion entre la dignité ontologique de la personne humaine et sa dignité opérative (ch. VII) ; passage indu des "droits subjectifs" de la personne à des "droits objectifs" (ch. V) ; hiatus posé entre les "droits affirmatifs" et les "droits négatifs" de la personne (ch. VI) ; la fausse symétrie introduite entre la faculté de ne pas être obligé et celle de ne pas être empêché d'agir contre sa conscience en matière religieuse (ch. XII), etc., etc.
Il conviendrait aussi de mettre en valeur, plus que nous l'avons fait, la contradiction qui nous semble exprimée par Dignitatis Humanæ, entre l'affirmation que la personne est essentiellement reliée à Dieu et à Sa loi (et passible par conséquent des contraintes divines), et l'affirmation de "I'immunité de la personne humaine" vis-à-vis de toute contrainte de la part de quelque pouvoir humain que ce soit (ch. XXXIII) ; la loi divine et ses contraintes ne doit-elle pas être appliquée et précisée par les lois humaines ?
Enfin, nous nous sommes efforcé de montrer “ostensive" l'identité formelle qui nous semble exister point par point entre trois propositions de Dignitatis Humanæ et trois propositions parallèles condamnées par l'Encyclique de Pie IX. Si, comme nous avons cherché à l'expliquer, la condamnation portée par Quanta Cura sur les trois énoncés en question est infaillible (ch. XXXIV), il s'ensuit des questions bien angoissantes auxquelles l'Eglise devra répondre.
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Le recueil des dubia est précédé d'une analyse systématique de la doctrine traditionnelle de l'Eglise sur la liberté religieuse, qui forme la première partie de notre étude.
Cette première partie est subdivisée en deux sections : une section philosophique (la liberté “in genere") et une section théologique (la liberté religieuse proprement dite). Il était en effet nécessaire que nous exposions d'abord les principes philosophiques, puis théologiques, doctrinaux et dogmatiques qui sont la raison même de nos interrogations sur Dignitatis Humanæ.
Les dubia forment la deuxième partie. Ils reprennent, de manière ordonnée, les thèmes abordés dans la première partie en posant les questions que suscitent de nombreux passages du texte conciliaire.
PREMIÈRE PARTIE : DOCTRINE TRADITIONNELLE SUR LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
A. PREMIÈRE SECTION LA LIBERTÉ “IN GENERE”
La liberté humaine s'entend en trois sens :
- La liberté psychologique, ou libre-arbitre : c'est la faculté d'agir selon ses propres déterminations volontaires, sans être déterminé "ad unum" : vers tel bien particulier plutôt que vers tel autre.
- La liberté morale : c'est la faculté de se mouvoir dans le bien.
- La liberté d'action ou liberté vis-à-vis de la coaction : c'est la faculté d'agir sans être contraint à agir contre sa conscience ou être empêché d'agir selon sa conscience.
§. 1. La liberté psychologique ou libre-arbitre.
Elle est un fait de nature : elle appartient, de par sa nature raisonnable, à tout homme doué de l'usage de sa raison.
§. 2. La liberté morale.
Elle a pour domaine unique le bien. Hors de ce domaine, elle se corrompt et devient licence. Seuls le vrai et le bien fondent la liberté morale.
Textes :
“Libertas est vis electiva mediorum, servato ordine finis". (P. Santiago Ramirez, o.p.) Cela signifie que hors de "I'ordre à la fin due" il y a abus de la liberté.
“La liberté est la faculté de se mouvoir dans le bien". (Léon XIII)
"La liberté, cet élément de perfection pour l'homme, doit s'appliquer à ce qui est vrai et à ce qui est bon". (Léon XIII, Libertas, PIN. 149)
“De même que pouvoir se tromper réellement est un défaut qui accuse l'absence de perfection intégrale dans l'intelligence, ainsi s'attacher à un bien faux et trompeur, tout en étant l'indice du libre-arbitre, comme la maladie l'est de la vie, constitue néanmoins un défaut de la liberté". (Ibid. n. 177)
“La faculté de pécher n'est pas une liberté, mais une servitude ". (Ibid.n.178)
“Veritas liberabit vos”. (Jn 8. 32)
Conclusion :
Il n'y a pas de liberté morale pour l'erreur ou le mal moral.
§. 3. La liberté d'action ou liberté vis-à-vis de la contrainte extérieure.
a) Elle est légitime dans les justes limites du bien de la société envisagée.
b) Elle n'est aucunement un absolu. La contrainte en effet est "quid indifférens in se " et est souvent bonne : la prison est bonne pour le malfaiteur et certains types de contrainte peuvent être bons pour obliger les ignorants et les nonchalants à connaître la vérité et à pratiquer ensuite librement le bien : tel est le nerf de l'éducation et de l'exercice de l'autorité.
c) La liberté de toute contrainte, conçue comme le bien principal de l'homme est la maxime absurde du libéralisme".
Textes
(a) “Il est dans l'ordre, avons-nous dit, que ni l'individu ni la famille ne soient absorbés par l'Etat ; il est juste que l'un et l'autre aient la faculté d'agir avec liberté, aussi longtemps que cela n'atteint pas le bien général et ne fait injure à personne " (Léon XIII, Rerum Novarum, PIN. 305)
(b) “Tu vois maintenant, je pense, qu'il n'y a pas à considérer que l'on est contraint, mais à quoi on en est contraint : si c'est au bien ou au mal. Ce n'est pas que personne puisse devenir bon malgré soi, mais la crainte de ce qu'on ne veut pas souffrir met fin à l'opiniâtreté qui faisait obstacle et pousse à étudier la vérité ignorée ; elle fait rejeter le faux qu'on soutenait, chercher le vrai qu'on ne connaissait pas, et l'on arrive ainsi à vouloir ce qu'on ne voulait pas" (Saint Augustin, Lettre 93 - ad Vincentium - n. 16, PL 33, 321-330)
“De même, la liberté humaine ne peut être définie comme une libération de toute contrainte, sous peine de détruire toute autorité. La contrainte peut être physique ou morale. La contrainte morale, dans le domaine religieux, est fort utile et se retrouve tout au long des Saintes Ecritures : "La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse" (...). Une chose est affirmer le besoin actuel d'une plus grande liberté laissée par l'autorité, autre chose est prétendre que cet état de fait est plus conforme à la dignité humaine. Une telle prétention admettrait implicitement le droit au scandale, soit par le vice, soit par l'erreur. Dieu nous en garde ! “(Mgr Marcel Lefebvre, observation envoyée au Secrétariat du Concile Vatican Il, 30 décembre 1964).
(c) “Rien ne saurait être dit ou imaginé de plus absurde et de plus contraire au bon sens que cette assertion : l'homme étant libre par nature doit être exempté de toute loi" (Léon XIII, Libertas, PIN. 180).
“Ce principe fondamental du libéralisme est absurde (...). Absurde, en ce qu'il prétend que le bien principal de l'homme est dans l'absence de tout lien capable de gêner ou de restreindre sa liberté (…). La liberté ne peut être une fin en soi et la fin suprême, puisqu'elle n'est (…) qu'un pouvoir ou puissance opérative, que tout pouvoir ou puissance est en vue de l'opération, et que toute opération, en cette vie, consiste entièrement dans la poursuite d'un bien “! (Cardinal Billot, s.j., de Ecclesia Christi, T II, p. 20 ; résumé par le R.P. Henri Le Floch, c.s.sp., in "Le Cardinal Billot lumière de la Théologie", 1952, p. 46).
Conclusion :
Déclarer : "l'homme est libre par nature et aspire à la liberté, donc il a droit à la liberté vis-à-vis de la contrainte”, serait faire profession du principe absurde et condamné du libéralisme.
§. 1. La loi, divine ou humaine, propose à l'homme ses fins et lui délimite les moyens à employer pour y parvenir. Dès lors, loin d'être l'ennemie de la liberté, la loi est la garantie de la liberté morale, en particulier la loi civile.
§. 2. La loi, "ordination de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté" (Saint Thomas, I II, 90, 4), est essentiellement un acte de la raison. Mais comme, dans l'état de nature pécheresse, il ne suffit pas de faire connaître l'ordre des moyens et des fins pour le faire respecter, il importe que le pouvoir législatif soit en même temps coercitif. La coercition légale est donc légitime et nécessaire pour le bien commun.
Textes
(1) “La condition de la liberté étant telle, il lui fallait une protection, il lui fallait des aides et des secours capables de diriger tous ses mouvements vers le bien et les détourner du mal : sans cela, la liberté eût été pour l'homme une chose très nuisible. - Et d'abord une loi, c'est-à-dire une règle de ce qu'il faut faire ou ne pas faire, lui était nécessaire " (Léon XIII, Libertas, PIN. 179).
“La liberté consiste en ce que, par le secours des lois civiles, nous puissions plus aisément vivre selon les prescriptions de la loi éternelle " (Ibid. n.185).
(2) “Mais puisqu'il s'en trouve certains, effrontés et enclins aux vices, que les paroles n'émeuvent pas facilement, il fut nécessaire qu'ils fussent retenus du mal par la force et la crainte, pour qu'arrêtant au moins de faire le mal, ils rendent la paix aux autres et soient amenés eux-mêmes par une telle habitude à faire spontanément ce qu'auparavant ils n'accomplissaient que par la crainte, et qu'ainsi ils deviennent vertueux. Une telle discipline, contraignant par la crainte de la peine, est la discipline des lois. Pour la paix des hommes et la vertu il fut ainsi nécessaire de constituer des lois” (I II, 95, 1).
“Ainsi donc, c'est la loi qui guide l'homme dans ses actions et c'est elle aussi qui, par la sanction des récompenses et des peines, l'attire à bien faire et le détourne du péché " (Léon XIII, Libertas, PIN. 180).
Conclusion :
Loin d'être un antagoniste de la liberté, la loi lui est un secours indispensable, spécialement par la coercition légale.
§. 1. La conscience morale est le jugement moral que l'homme porte sur son action dans les circonstances concrètes, elle est la norme prochaine et subjective de l'agir, alors que la loi en est la norme éloignée et objective.
§. 2. Pour bien agir, l'homme doit suivre sa conscience, pourvu qu'elle ne soit pas complètement erronée (I, II, 19, 5). L'erreur non coupable excuse de la faute, mais ne rend pas bon ni licite un acte en soi mauvais (Ibid. 19, 6, ad 1).
§. 3. Par conséquent, à partir du moment où l'acte passe de l'intimité de l'âme au terrain extérieur social, la norme qui entre en vigueur ne peut être l'erreur, même non coupable, mais seulement la vérité objective. Le contraire serait supprimer l'opposition radicale entre réalité et non réalité, ce serait accepter que l'ordre social se bâtisse dans l'irréel, que l'ordre fasse place au désordre.
Conclusion :
La conscience (pourvu qu'elle ne soit pas coupablement erronée) est la norme de l'agir dans la vie individuelle ; mais la vie en société n'a d'autre norme que la vérité. Cela signifie que seule la vérité donnera des droits à la conscience.
"Viole"-t-on la conscience de quelqu'un en le contraignant à agir contre sa conscience ou en l'empêchant d'agir selon sa conscience? Cas de la coercition légale ?
§. 1. D'une manière générale, en ce qui concerne la coercition légale, il faut distinguer les actes internes, externes privés et publics : les actes purement internes, qui échappent par nature à toute coercition, n'intéressent pas notre propos, mais seulement les actes "mixtes", à la fois internes (acte de l'âme) et externes (acte du corps).
a) Les actes privés échappent en soi à la coercition légale, sauf s'ils ont des conséquences sociales nocives : par exemple des sévices inhumains infligés à leurs enfants par des parents indignes, ou des réunions privées de sociétés secrètes ou d'autres sectes subversives du bien commun.
b) Les actes publics, au contraire, tombent directement sous le coup de la contrainte légale, s'ils troublent le bien commun.
§. 2. Empêcher quelqu'un d'agir selon sa conscience, c'est évidemment licite, pour le bien de cette personne ou pour le bien commun : ainsi, empêcher quelqu'un de se suicider est un acte, et même un devoir, de charité ; et, de la part du pouvoir civil, empêcher la diffusion de la drogue ou celle des opinions séditieuses ou immorales, c'est un devoir de justice envers le bien commun ; et ceci, quelque persuadés que soient les délinquants de leur bon droit.
§. 3. Contraindre quelqu'un à agir contre sa conscience, est-ce permis ?
Il faut distinguer deux cas :
a) Conscience coupablement erronée :
Il est permis, après avoir rappelé ses devoirs à la personne en question, de la contraindre à les remplir. Par exemple dans l'ordre privé, contraindre un élève à étudier ; dans l'ordre social contraindre un père de famille à entretenir ses enfants, contraindre un fournisseur à honorer ses engagements.
b) Conscience incoupablement erronée :
Agir contre sa propre conscience incoupablement erronée, c'est pécher. Dès lors, contraindre quelqu'un à agir contre une telle conscience, c'est coopérer au péché d'autrui. Mais il faut encore distinguer :
Certes, il n'est jamais permis de coopérer formellement au péché d'autrui (ici : vouloir précisément obtenir d'autrui un acte extorqué contre son gré) : ce serait une faute contre la charité.
Mais il est permis de coopérer matériellement au péché d'autrui (ici : vouloir qu'autrui pose spontanément un acte qu'il ne voulait pas d'abord poser ; tout en n'empêchant pas éventuellement un acte extorqué), pourvu que la coopération soit "lointaine" et qu'il y ait une cause proportionnellement grave d'agir ainsi.
Ici, la coopération sera facilement lointaine si l'on n'emploie que des contraintes morales, comme une certaine discrimination civile ; et il y aura une raison suffisamment proportionnée de poser cette contrainte si l'on peut par là, espérer sérieusement, compte tenu des circonstances, la "conversion" sérieuse intellectuelle ou morale de la plupart des récalcitrants, conversion qu'on n'aurait pas obtenue si largement par la seule persuasion.
Exemple d'application concrète : Pour combattre la polygamie ou le divorce, dans une nation dont le gouvernement veut rétablir l'ordre naturel.
Conclusion :
Contraindre une conscience, ce n'est pas toujours la violer, loin de là. Mais pour comprendre cela, il faut faire des distinctions que ne manque pas d'opérer la théologie morale.
§. 1. A la liberté morale correspond, dans l'ordre social, le droit ou faculté morale d'exiger. L'homme a des droits pour autant qu'il a des devoirs correspondants, envers Dieu, lui-même et son prochain : ainsi au devoir naturel d'honorer Dieu correspond le droit naturel de rendre un culte à Dieu, au rôle d'éducateurs naturels de leurs enfants correspond le droit naturel des parents à éduquer leurs enfants selon leurs propres convictions religieuses et morales.
§. 2. Les droits naturels principaux de l'homme sont ce qu'on appelle ses "droits fondamentaux", Pie XII en énuméra certains dans son radio-message de Noël 1942 : “Qui veut que l'étoile de la paix se lève et se repose sur la société doit concourir pour sa part à rendre à la personne humaine la dignité qui lui a été conférée par Dieu dès l'origine (...) ; promouvoir le respect et l'exercice pratique des droits fondamentaux de la personne, à savoir : le droit à entretenir et à développer la vie corporelle, intellectuelle et morale, en particulier le droit à une formation et à une éducation religieuses ; le droit au culte de Dieu, privé et public, y compris l'action charitable religieuse ; le droit, en principe, au mariage et à l'obtention de sa fin ; le droit à la société conjugale et domestique ; le droit au travail comme moyen indispensable à l'entretien de la vie familiale ; le droit au libre choix d'un état de vie et donc aussi de l'état sacerdotal et religieux ; le droit à l'usage des biens matériels dans la conscience des propres devoirs et des limites sociales". (24 décembre 1942, PIN. 803-804).
Ces droits fondamentaux sont des droits non seulement "négatifs" (droit de ne pas être empêché d'agir, ni d'être contraint d'agir autrement), mais encore "affirmatifs" (droit d'agir). Ce sont des droits naturels, donc inaliénables, et ils doivent être reconnus comme des droits civils.
§. 3. La question qui se pose alors est celle-ci : l'homme perd-il ses droits naturels quand ils s'appliquent :
a) à ce qui est objectivement l'erreur ou le mal moral ;
b) à ce qui est contraire à la loi positive divine. ?
Jean-Paul Il déclarait en effet :
“Les droits de l'homme n'ont de vigueur, en vérité, que là où sont respectés les droits imprescriptibles de Dieu, et l'engagement à l'égard des premiers est illusoire, inefficace et peu durable s'ils se réalisent en marge ou au mépris des seconds". (Lettre aux évêques du Brésil, 10 décembre 1980)
a) Droit à l'erreur ou au mal moral ?
La réponse est la suivante : seuls la vérité et le bien ont des droits, l'erreur ou le mal moral n'ont jamais de droits.
On a cru intelligent d'objecter, lors du Concile Vatican Il : "Mais ni la vérité ni l'erreur n'ont de droits ! Les droits sont en effet "subjectés" dans des personnes, qui "ont" ces droits ou ne les ont pas”. Et par ce biais, on prétendait pouvoir noyer le poisson, c'est-à-dire laisser dans l'oubli les "droits objectifs" pour ne parler que de "droits subjectifs".
On peut, si l'on veut, distinguer en effet entre "droit subjectif" et "droit objectif" : le droit subjectif est la faculté d'exiger, en tant qu'elle s'enracine dans le sujet, abstraction faite de son exercice : par exemple, le droit de rendre un culte à Dieu, abstraction faite du culte concret. Le droit objectif est au contraire l'objet concret du droit : ce culte, cette éducation.
Et voici la solution très simple : le droit objectif est aliénable, le droit subjectif est inaliénable.
La raison en est celle-ci : le droit subjectif est fondé sur le devoir à remplir, ou, si l'on veut, sur la relation transcendantale de la faculté (par exemple la volonté) à son objet (par exemple Dieu à honorer, les enfants à éduquer), relation et devoir qui demeurent quoi qu'il advienne. Au contraire le droit objectif, ou objet concret du droit, est fondé sur l'ordre objectif des êtres et des fins ; il disparaît donc, dès lors que la personne dans son action se sépare de cet ordre. C'est ainsi que Pie XII enseignera que : “Ce qui ne répond pas à la vérité ou à la loi morale n'a objectivement aucun droit à l'existence, ni à la propagande, ni à l'action" (Allocution aux juristes italiens, 6 décembre 1953).
L'astuce consistait, encore une fois, à ne considérer que la relation transcendantale, et à jeter un voile pudique sur l'ordre objectif : vérité ou erreur. Mais la réponse adéquate est la suivante : dans l'erreur ou le mal moral, l'homme conserve, certes, son droit subjectif, mais perd tout droit objectif : ce qui revient exactement à dire ce que nous avons affirmé au début : “l'erreur et le mal moral n'ont pas de droits, seuls la vérité et le bien ont des droits", si par "droit" on entend "droit objectif".
Par conséquent : l'homme perd ses droits naturels (objectifs) quand ils s'appliquent à l'erreur ou au mal.
En particulier, quand Pie XII parle du "droit au culte de Dieu" comme d'un droit fondamental, il sous-entend : droit subjectif au culte de Dieu et droit objectif au vrai culte du vrai Dieu ; mais cette précision n'est pas toujours sous-entendue : “Le respect de la personne humaine, des droits humains intangibles, et plus précisément de ceux de l'individu et de la famille, parmi lesquels se trouvent la pleine liberté d'exercer le vrai culte divin et le droit pour les parents d'élever leurs enfants et de pourvoir à leur éducation, est un des principes fondamentaux sur lesquels doit se baser une "politique chrétienne". C'est pour cette raison que l'Église doit défendre et défendra jusqu'au bout le droit des parents catholiques à des écoles qui répondent à leurs convictions" (Allocution à la jeunesse démocrate-chrétienne de Berlin-Ouest, 28 mars 1957, PIN. 1252).
b) Droit à ce qui est contraire à la loi positive divine ?
Ce qui est contraire à la loi positive divine, dira-t-on, est une erreur. Dès lors, à quoi bon poser cette question, déjà résolue ci-dessus ? Si nous la posons néanmoins, et sous cette forme, c'est pour répondre à une objection : saint Thomas enseigne que le droit positif divin ne supprime pas les droits naturels objectifs (Il II, 10, 10) : par exemple, les parents musulmans restent les éducateurs naturels de leurs enfants.
Mais le principe de saint Thomas ne s'applique évidemment pas lorsqu'un droit naturel est exercé de façon contraire à la loi positive divine : ainsi l'enseignement de la religion musulmane (qui nie la Trinité et l'Incarnation rédemptrice) à leurs enfants n'est pas un droit naturel objectif des parents musulmans, mais seulement un objet de non-répression (ou tolérance négative) pratique[1]. Il faut dire la même chose de l'enseignement et de la pratique de toutes les religions qui professent des croyances contraires à la vraie religion, en rejetant explicitement certains de ses dogmes.
En revanche, les adeptes d'une religion qui se contenteraient de rendre, sans erreurs superstitieuses, un culte naturel à Dieu, tel qu'on peut le connaître par la lumière de la simple raison, en ignorant incoupablement les dogmes de la vraie religion positive, de telles personnes jouiraient d'un droit naturel objectif à pratiquer leur religion. Mais l'existence d'une telle religion est hypothétique !
Conclusion :
1. Si l'on se réclame des droits fondamentaux de la personne humaine, et si l'on veut parler de droits objectifs, il faut avoir l'honnêteté de reconnaître que ces droits n'ont pas d'existence hors de la vérité.
2. En particulier, le "droit au culte de Dieu", en tant que droit objectif, a pour objet le culte de la vraie religion, à l'exclusion de tout autre.
3. S'il s'agit de réagir contre les régimes persécuteurs, qui s'attaquent à toutes les religions indistinctement, l'Eglise pourra à juste titre rappeler le droit fondamental de l'homme au culte de Dieu “in abstracto", puisque c'est à la racine même de ce droit, c'est-à-dire au droit subjectif, que ces régimes athées s'attaquent.
§. 1. La personne n'a aucun droit naturel objectif affirmatif à faire ce qui est faux ou moralement mauvais. Nous l'avons vu ci-dessus.
Par exemple : nul n'a le droit de vendre de la drogue ou de pratiquer un culte religieux contraire à la vraie religion.
Textes
“Il faut affirmer clairement qu'aucune autorité humaine, aucun État, aucune communauté d'États, quel que soit leur caractère religieux, ne peuvent donner un mandat positif ou une autorisation positive d'enseigner ou de faire ce qui serait contraire à la vérité religieuse ou au bien moral " (Pie XII, Allocution aux juristes italiens, 6 décembre 1953, PIN. 3038).
“Ce qui ne répond pas à la vérité et à la loi morale n'a objectivement aucun droit à l'existence, ni à la propagande, ni à l'action" (Ibid. n. 3041).
§. 2. Mais la personne ne peut-elle pas jouir parfois d'un droit objectif négatif à ce qui est contraire à la vérité religieuse ou au bien moral ? C'est-à-dire un droit de ne pas être empêché d'agir, en matière religieuse ou morale, même lorsque l'action s'écarte de la vérité ou du bien ? En somme un droit à être toléré.
La réponse à cette question tient en trois mots : un tel droit est absurde, faux et condamné par l'Eglise.
a) Le bon sens répugne à l'absurdité d'un droit négatif à l'erreur.
- Un père de famille peut-il dire à son fils : "tu n'as pas le droit de fumer de la marijuana, mais tu as droit à ce que je ne t'en empêche pas", sans ruiner de ce fait son autorité paternelle ? Autre chose est de ne pas pouvoir ou vouloir empêcher son fils de se droguer et de tolérer ce mal, autre chose est de lui reconnaître un droit à la non-répression.
- De même, l'Eglise peut-elle dire aux catholiques : "vous n'avez pas le droit d'abjurer votre foi et de devenir protestants ou musulmans, mais vous avez droit à ce que l'Eglise ne vous en empêche pas, si l'envie vous en prend", sans ruiner sa "potestas regiminis" et renier la tradition du droit canon qui menace les candidats à l'apostasie, de peines ecclésiastiques gravissimes ? Faudra-t-il dire que l'Eglise s'est trompée en prévoyant ces peines, ou bien qu'elle doit s'adapter et se plier à la "mentalité moderne" qui exige maintenant, par je ne sais quelle métamorphose de la nature humaine, un droit à être exemptée de toute contrainte ?
- D'une manière générale, opérer dans le pouvoir législatif une dichotomie telle, que, ce que le législateur ne reconnaît pas comme "droit affirmatif" (droit de faire), il puisse légitimement l'accorder au titre de "droit négatif" (droit à ne pas être empêché), c'est un symptôme d'une schizophrénie caractérisée et inguérissable, car elle défie le bon sens. C'est en tout cas une étrange autodémolition du pouvoir de juridiction, qui rappelle la maxime anarchiste : "Si tout n'est pas permis, du moins il est interdit d'interdire".
b) Ce droit ne tient pas devant la saine raison :
Ne pas empêcher de faire le mal ou d'adhérer à l'erreur, c'est la porte ouverte au mal ou à l'erreur. C'est la "liberté de perdition" : la liberté de se perdre, c'est aussi le droit au scandale. Une telle liberté est en soi un mal, même si "per accidens", en raison de certaines circonstances, elle doit être considérée comme un moindre mal, parce qu'elle empêche un mal plus grand : "Aufer meretrices de rebus humanis, turbaveris omnia libidinibus", écrit simplement saint Augustin (cf. II II, 10, 11).
Or, ce qui est en soi un mal, ne peut être l'objet d'aucun droit, comme nous l'avons vu plus haut. Dès lors un droit négatif au mal est tout aussi impensable qu'un droit affirmatif au mal.
c) Le magistère de l'Eglise condamne le droit négatif de répandre l'erreur ou le mal.
“Ce qui ne répond pas à la vérité et à la loi morale n'a objectivement aucun droit à l'existence, ni à la propagande, ni à l'action" (Pie XII, texte cité plus haut).
Nous soulignons "propagande". En effet la propagande, par définition, signifie diffusion sans entraves, puisqu'il s'agit d'influencer l'opinion et qu'une telle action est irréalisable si elle est contrecarrée. Le "droit à la propagande" est donc un droit à la fois et indissociablement affirmatif et négatif : droit de propager et droit de ne pas être empêché de propager. Dès lors, Pie XII a condamné non seulement le droit affirmatif, mais également le droit négatif à répandre l'erreur ou le mal moral.
Conclusion :
Si l'on voulait, à défaut d'un droit affirmatif, proclamer un droit négatif à l'erreur ou au mal, en quelque domaine que ce soit, en particulier le domaine religieux, on serait victime d'un sophisme.
B. DEUXIÈME SECTION
LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
La dignité de la personne humaine est-elle indépendante des choix de la personne ? On ne peut répondre adéquatement à la question sans distinguer d'abord la dignité ontologique de la dignité opérative de la personne : autre chose est en effet ce que l'homme est par nature, autre chose ce qu'il devient par ses actes. La solution dépend donc de cette distinction.
§. 1. La dignité ontologique de la personne humaine
La dignité ontologique de la personne humaine consiste dans l'intellectualité de sa nature, autrement dit, dans la noblesse d'une nature douée d'intelligence et de volonté libre. Par là, l'homme est essentiellement appelé à connaître Dieu Son auteur et Sa fin ultime : à "louer, honorer et servir Dieu", comme dit saint Ignace ; l'homme est de plus "capax beatitudinis", capable de la béatitude céleste, comme dit saint Thomas, et d'abord capable d'être élevé à un état surnaturel par la grâce sanctifiante.
“Deus qui humanae substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti, et mirabilius reformasti", fait dire l'Eglise au prêtre à l'offertoire de la messe.
On peut dire que cette dignité ontologique de l'homme consiste principalement dans une ordination transcendantale à Dieu, qui est comme un "appel au divin" et qui fonde chez l'homme le devoir de chercher le vrai Dieu et la vraie religion, et d'y adhérer dès qu'il les connaît.
Enfin, puisque tous les hommes ont la même nature humaine et qu'ils ne peuvent la participer sans être parfaitement hommes, on doit affirmer que la dignité ontologique de l'homme est égale chez tous et inamissible.
N.B. Il convient de rappeler que par le péché originel, la nature humaine a été profondément blessée dans ses facultés, en particulier dans sa capacité de connaître Dieu (cf. plus loin, X, 2,b). La dignité naturelle de l'homme, en conséquence, a subi une déchéance universelle, que la grâce du baptême ne répare même pas totalement chez les chrétiens.
De plus, toutes les races et tous les peuples, déjà pourvus diversement de dons naturels par le Créateur, ne sont pas blessés de la même façon par le péché originel : les uns sont marqués davantage par l'aveuglement de l'intelligence, les autres par la faiblesse de la volonté, d'autres par la haine qui a pour siège l'appétit concupiscible déréglé, d'autres enfin par la crainte dans l'appétit irascible, etc. Il en résulte des inégalités radicales entre les peuples dans la dignité naturelle concrète des personnes, inégalités qui demandent des traitements inégaux de la part de l'autorité divine au humaine.
§. 2. La dignité opérative de l'homme
La dignité opérative de l'homme résulte de l'exercice de ses puissances, essentiellement l'intelligence et la volonté.
Autrement dit, à la perfection de la nature va s'ajouter chez l'homme une perfection “surajoutée", qui dépend de ses opérations.
Les puissances, en effet, sont ordonnées à leur opération, et la perfection de l'opération consiste pour une puissance à atteindre sa fin : la fin de l'intelligence, c'est le vrai, la fin de la volonté, c'est le bien.
Dès lors, la dignité opérative de l'homme, consiste à adhérer en acte au vrai et au bien, et ultérieurement, à acquérir les vertus qui rendent les actes bons "prompts, faciles et délectables", comme dit Aristote ; sans parler des vertus surnaturelles infuses.
Mais il s'ensuit que si l'homme faillit au bien, adhère à l'erreur ou au mal moral, il déchoit de sa dignité : l'acte bon fait place à un acte qui, même s'il n'est pas nécessairement un péché formel, n'en est pas moins un acte objectivement mauvais, et la vertu fait rapidement place à l'habitude mauvaise, c'est-à-dire au vice.
Textes
“Praesta quaesumus Omnipotens Deus, ut dignitas conditionis humanae per immoderantiam sauciata, medicinalis parsimoniae studio reformetur" (Collecte du jeudi de la Passion).
“Si l'intelligence adhère à des idées fausses, si la volonté choisit le mal et s'y attache, ni l'une ni l'autre n'atteint sa perfection, toutes deux déchoient de leur dignité native et se corrompent" (Léon XIII, Immortale Dei, PIN. 149).
“D'où, en effet, la personne tire-t-elle sa dignité ? La personne tire sa dignité de sa perfection. Or la perfection de la personne humaine consiste en la connaissance de la vérité et l'acquisition du Bien. C'est le début de la vie éternelle et celle-ci "est qu'ils Vous connaissent, Vous, seul véritable Dieu et Votre envoyé, Jésus-Christ" (Jn 17, 3). Par conséquent, pour autant qu'elle adhère à l'erreur, la personne déchoit de sa dignité (...). L'erreur est de soi un mensonge objectif, sinon subjectif. Et par Notre-Seigneur nous connaissons aussi celui-là qui "lorsqu'il dit ses mensonges, les tire de son propre fonds" (Jn 8,44). Comment alors pouvoir dire d'une personne humaine qu'elle est digne de respect, quand elle fait mauvais usage de son intelligence et de sa liberté, même sans culpabilité de sa part ?
"La dignité de la personne humaine provient aussi de la rectitude de sa volonté ordonnée au Bien. Or l'erreur engendre le péché. "Le serpent m'a trompée", dit celle qui fut la première pécheresse. Cette vérité est on ne peut plus évidente pour tout le monde. Il suffit de réfléchir aux conséquences de cette erreur, sur la sainteté du mariage, sainteté du plus haut intérêt pour le genre humain. Cette erreur dans la religion conduit peu à peu à la polygamie, au divorce, à la régulation des naissances, c'est-à-dire à la déchéance de la dignité humaine, surtout chez la femme" (Mgr Lefebvre, texte d'une intervention à Vatican Il déposée au Secrétariat du Concile, non lue publiquement, 26 novembre 1963).
Conclusion :
La dignité de la personne humaine, dès lors qu'on considère la personne dans son agir, consiste à adhérer à la vérité et au bien. Pas de dignité hors de la vérité !
§. 3. Dignité et liberté.
La dignité humaine, dans l'ordre de l'agir, consiste à adhérer en acte au vrai et au bien, comme nous l'avons montré ci-dessus. Dès lors la liberté d'action, l'autonomie concrète de l'homme dans cette adhésion ne sont pas l'élément essentiel de la dignité humaine, "même si elles sont légitimement souhaitables. Exalter la liberté d'action au point d'en faire l'essence-même de la dignité opérative de l'homme, c'est une erreur condamnée, qui ne fait qu'exciter l'orgueil humain aux dépens de l'humble adhésion à la vérité reçue du dehors, de l'enseignement d'un maître, et qui plus est, reçue avec la contrainte exercée par la menace des châtiments divins contre ceux qui ne l'accepteraient pas : “qui vero non crediderit condemnabitur". (Mt 16, 16)
“A la base de toutes les falsifications des notions sociales fondamentales, le Sillon place une fausse idée de la dignité humaine. D'après lui, l'homme ne sera vraiment homme, digne de ce nom, que du jour où il aura acquis une conscience éclairée, forte, indépendante, autonome, pouvant se passer de maître, ne s'obéissant qu'à elle-même et capable d'assumer et de porter, sans forfaire, les plus graves responsabilités. Voilà de ces grands mots avec lesquels on exalte le sentiment de l'orgueil humain ; tel un rêve qui entraîne l'homme sans lumière, sans guide et sans secours, dans la voie de l'illusion". (Saint Pie X, Lettre Apostolique "Notre charge apostolique" condamnant le mouvement du Sillon, du 25 août 1910).
Conclusion :
"La dignité de la personne humaine ne consiste pas en la liberté, abstraction faite de la vérité. ² : "La vérité vous libérera", dit Notre-Seigneur, c'est-à-dire "la vérité vous donnera la liberté" (Mgr Marcel Lefebvre, loc. cit. ).
1. Les papes du XIXè siècle condamnèrent la "liberté de conscience et des cultes".
2. Ce qui fut condamné, c'est la liberté d'action reconnue à chacun au for externe public, en matière religieuse, et garantie par la loi civile. Donc le droit négatif (ne pas être empêché) au for externe public, envisagé comme un droit naturel et civil de l'homme.
3. Les circonstances et l'origine historiques de ces erreurs condamnées sont le libéralisme absolu de l'époque.
4. Le motif proprement dit de la condamnation de la liberté de conscience et des cultes est que :
a) considérée en elle-même, elle est fausse et absurde, c'est-à-dire contraire à l'ordre naturel.
b) considérée dans ses conséquences immédiates, elle attente au droit public de l'Église (principes connexes à la révélation et nécessairement immuables) et répand le poison de l'indifférentisme religieux.
5. Autorité du magistère de l'Église dans cette condamnation : probablement l'infaillibilité du magistère solennel de l'Eglise, ou au moins la plus haute autorité du magistère pontifical ordinaire.
§. 1. La condamnation
- Pie VII, dans sa Lettre apostolique "Post tam diuturnitas", du 29 avril 1814, condamne le 22e article de la constitution française de 1814 : “Un nouveau sujet de peine dont Notre cœur est encore plus vivement affligé, et qui, Nous l'avouons, nous cause un tourment, un accablement et une angoisse extrêmes, c'est le 22e article de la constitution. Non seulement on y permet la liberté des cultes et de conscience, pour Nous servir des termes mêmes de l'article, mais on promet appui et protection à cette liberté, et en outre aux ministres de ce qu'on nomme les cultes". (PIN. 19).
- Grégoire XVI, dans l'Encyclique "Mirari vos", condamne la proposition suivante : “On doit procurer et garantir à chacun la liberté de conscience" (PIN. 24)
“Nous arrivons maintenant à une autre cause des maux dont Nous gémissons de voir l'Église affligée, en ce moment, savoir à cet “indifférentisme" ou à cette opinion perverse qui s'est répandue de tout côté par les artifices des méchants, et d'après laquelle on pourrait acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les mœurs soient droites et honnêtes (...). De cette source infecte de l'indifférentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à chacun la "liberté de conscience". (cf. Dz 1613).
L'expression "liberté de conscience" signifie, selon le langage de l'époque et le nôtre, ''la faculté laissée à chacun d'adopter les doctrines religieuses qu'il juge préférables, sans être inquiété par la puissance publique" (Nouveau Larousse Illustré, dictionnaire universel encyclopédique, publié sous la direction de Claude Augé, T. III (sans date, époque 1900), article "conscience", p. 206, col. 3). Et le Dictionnaire des dictionnaires, encyclopédie universelle, sous la direction de Paul Guérin, T. III, p. 130 article "conscience", col. 3, précise : "De la liberté indiscutable de la conscience, faut-il conclure logiquement à la liberté de conscience ? La liberté de la conscience est un fait interne, et la liberté de conscience est un fait externe qui se rapporte à la profession de nos croyances au dehors, au sein de la société. La liberté de conscience peut être envisagée comme un droit politique, protégé par des garanties constitutionnelles".
- Pie IX, dans l'Encyclique "Quanta Cura", condamne les propositions suivantes : “Le meilleur gouvernement est celui où on ne recon-naît pas au pouvoir l'office de réprimer par la sanction des peines les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la paix publique le demande". (PIN. 39).
“La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme". (PIN. 40).
“(Ce droit) doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société correctement constituée". (PIN. 40).
- Léon XIII, dans l'Encyclique "Immortale Dei", condamne l'opinion suivante : “l'Etat doit leur attribuer à toutes (les religions) l'égalité de droit, du moment que la discipline de la chose publique n'en subit pas de détriment. Par conséquent, chacun sera libre de se faire juge de toute question religieuse, chacun sera libre d'embrasser la religion qu'il préfère". (PIN. 143).
§. 2.Ce qui est condamné, c'est la liberté religieuse au sens où on l'entend encore actuellement :
- liberté d'action (droit négatif à "ne pas être empêché")
- liberté au for externe public
- droit naturel, et droit civil.
Elle est condamnée, même quand son exercice reste dans les limites de la tranquillité publique et que ceux qui en usent ne font que "violer la religion catholique", c'est-à-dire transgresser le culte et la discipline de l'Eglise catholique.
§. 3. Les circonstances et l'origine historiques de cette fausse liberté religieuse sont bien précisées, dans leur ordre logique et dans leur lien de causalité :
a) le rationalisme individualiste et le libéralisme absolu, hérités de la révolution dite française, selon lesquels l'individu est sujet absolu de droits, ne relevant d'aucune autorité supérieure de qui il tienne ses droits[2] :
“Tous les hommes (...) sont (...) égaux entre eux, chacun relève si bien de lui seul qu'il n'est soumis d'aucune façon à l'autorité d'autrui. Il peut en toute liberté penser sur toute chose ce qu'il veut, faire ce qui lui plaît". (Immortale Dei, PIN.143).
b) Le monisme étatique et l'indifférentisme de l'Etat en matière religieuse :
“L'autorité publique n'est que la volonté du peuple (...), dès lors que le peuple est censé la source de tout droit (...) il s'ensuit que l'Etat ne se croit lié à aucune obligation envers Dieu, ne professe officiellement aucune religion, n'est pas tenu (...) d'en préférer une aux autres…” (Ibid.).
c) La conséquence est le droit à cette fausse liberté religieuse dans la cité :
“... mais qu'il doit leur attribuer à toutes l'égalité de droit, du moment que la discipline de la chose publique n'en subit pas de détriment. Par conséquent chacun sera libre de se faire juge de toute question religieuse, d'embrasser la religion qu'il préfère ou de n'en suivre aucune si aucune ne lui agrée... "(Ibid.)
Mais de là à dire : donc ce sont ces circonstances historiques, ce fut ce libéralisme et ce rationalisme d'une certaine époque maintenant révolue, qui furent le motif et l'unique motif de la condamnation de la fausse liberté religieuse, il y a un pas et même un abîme que nous ne franchirons pas, comme nous allons maintenant le voir.
§. 4. Motifs de la condamnation de la "liberté de conscience et des cultes" par les papes du XIXe siècle.
a) considérée en elle-même, cette liberté est fausse et absurde, c'est-à-dire contraire à l'ordre naturel perçu par la raison.
- Pie VI, Lettre "Quod aliquantulum", du 10 mars 1791, sur la "constitution civile du clergé" en France : “On établit, comme droit de l'homme en société, cette liberté absolue qui non seulement assure le droit de ne pas être inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de penser, de dire, d'écrire et même de faire imprimer impunément en matière religieuse tout ce que peut suggérer l'imagination la plus déréglée ; droit monstrueux...“ (PIN. 1).
- Pie VII, Lettre apostolique "Post tam diuturnitas", déjà citée, premier motif de condamnation : “par cela même qu'on établit la liberté de tous les cultes sans distinction, on confond la vérité avec l'erreur...“ (PIN. 19).
- Grégoire XVI, dans “Mirari vos”, condamne la "liberté de conscience" (texte cité plus haut) comme une "maxime fausse et absurde ou plutôt un délire" comme étant la "liberté de l'erreur" que saint Augustin qualifie de "mort on ne peut plus funeste pour les âmes" (PIN 24).
- Pie IX, dans “Quanta cura”, condamne la première proposition citée plus haut, comme étant "contraire à la doctrine des Ecritures, de l'Église et des saints Pères", et idée absolument fausse du gouvernement social. Il condamne de plus, à la suite de Grégoire XVI, le droit à la liberté de conscience et des cultes comme étant une "opinion erronée, on ne peut plus fatale à l'Église catholique et au salut des âmes" et une "liberté de perdition". (PIN. 40).
b) Considérée d'après ses fruits immédiats, elle attente au droit public de l'Église, qui est un ensemble de principes qui, découlant nécessairement du dogme de la Royauté Sociale de Jésus-Christ et de la divine constitution de l'Eglise, sont connexes à la Révélation et absolument immuables.
- Pie VII, "Post tam diuturnitas", déjà citée, second et principal motif de condamnation : “Par cela même qu'on établit la liberté de tous les cultes sans distinction (…), l'on met au rang des sectes hérétiques et même de la perfidie judaïque l'Épouse sainte et immaculée du Christ, l'Eglise, hors de laquelle il ne peut y avoir de salut". (PIN. 19).
- Léon XIII, "Immortale Dei", déjà citée, conséquences immédiates de la liberté religieuse : “Étant donné que l'Etat repose sur ces principes, aujourd'hui en grande faveur, il est aisé de voir à quelle place on relègue injustement l'Eglise. - Là, en effet, où la pratique est d'accord avec de telles doctrines, la religion catholique est mise dans l'Etat sur le pied d'égalité, ou même d'infériorité, avec des sociétés qui lui sont étrangères. Il n'est tenu nul compte des lois ecclésiastiques ; l'Eglise, qui a reçu de Jésus-Christ ordre et mission d'enseigner toutes les nations, se voit interdire toute ingérence dans l'instruction publique. - Dans les matières qui sont de droit mixte, les chefs d'Etat portent d'eux-mêmes des décrets arbitraires et sur ces points affichent un superbe mépris des saintes lois de l'Eglise. Ainsi, ils font ressortir à leur juridiction les mariages des chrétiens ; portent des lois sur le lien conjugal, son unité, sa stabilité; mettent la main sur les biens des clercs et dénient à l'Eglise le droit de posséder. En somme, ils traitent l'Eglise comme si elle n'avait ni le caractère, ni les droits d'une société parfaite, et qu'elle fût simplement une association semblable aux autres qui existent dans l'Etat. Aussi, tout ce qu'elle a de droits, de puissance légitime d'action, ils le font dépendre de la concession et de la faveur des gouvernements. Dans les Etats où la législation civile laisse à l'Eglise son autonomie, et où un concordat public est intervenu entre les deux puissances, d'abord on crie qu'il faut séparer les affaires de l'Eglise des affaires de l'Etat, et cela dans le but de pouvoir agir impunément contre la foi jurée, et se faire arbitre de tout, en écartant tous les obstacles...” (PIN. 144-145).
c) Autre fruit désastreux de la liberté de conscience et des cultes : elle propage la peste de I'indifférentisme religieux (père du faux œcuménisme actuel).
- Pie VII, “Post tam diuturnitas“, déjà citée : “En outre, en promettant faveur et appui aux sectes des hérétiques et à leurs ministres, on tolère et on favorise, non seulement leurs personnes, mais encore leurs erreurs. C'est implicitement la désastreuse et à jamais déplorable hérésie que saint Augustin mentionne en ces termes : "Elle affirme que tous les hérétiques sont dans la bonne voie et disent vrai, absurdité si monstrueuse que je ne puis croire qu'une secte la professe réellement". PIN. 19).
- Pie IX, “Syllabus“, proposition condamnée n°79 : “Il est faux que la liberté civile de tous les cultes et pareillement la pleine puissance accordée à tout le monde de manifester ouvertement et publiquement ses opinions aboutissent à corrompre plus facilement les mœurs et les esprits des peuples et à propager la peste de l'indifférentisme“.
Conclusions :
Il faut affirmer sans hésitation que, sous le terme de "liberté de conscience et des cultes", la liberté religieuse, entendue comme le droit naturel et civil à la liberté d'action en matière religieuse, reconnu à tous les sectateurs de tous les cultes, a été condamnée au XIXe siècle :
- non pas à cause de sa "prémisse" qui est le libéralisme absolu de l'époque,
- mais en elle-même, comme absurde et erronée, et en raison de ses fruits immédiats : atteinte au droit public de l'Eglise et indifférentisme religieux des individus.
§. 5. Autorité du magistère dans la condamnation.
La constance et la répétition de la condamnation donnent à celle-ci l'autorité la plus haute du magistère pontifical ordinaire.
Mais il semble bien que la condamnation de la liberté religieuse portée par “Quanta cura“ réunisse les quatre "notes" d'un document "ex cathedra", et soit donc infaillible :
- Les propositions condamnées :
Ce sont les trois propositions que nous avons citées plus haut, et que nous redonnons ici dans leur contexte : “De plus, contrairement à la doctrine de l'Ecriture, de l'Eglise et des saints Pères, ils ne craignent pas d'affirmer que "le meilleur gouvernement est celui où on ne reconnaît pas au pouvoir l'office de réprimer par la sanction des peines, les violateurs de la religion catholique, si ce n'est lorsque la paix publique le demande". En conséquence de cette idée absolument fausse du gouvernement social, ils n'hésitent pas à favoriser cette opinion erronée, on ne peut plus fatale à l'Eglise catholique et au salut des âmes et que Notre prédécesseur d'heureuse mémoire Grégoire XVI appelait un délire, à savoir "que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme ; qu'il doit être proclamé dans toute société correctement constituée et que les citoyens ont droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions, quelles qu'elles soient, par la parole, par l'impression ou autrement, sans que l'autorité ecclésiastique ou civile puisse le limiter". (PIN. 39-40).
- La condamnation globale des thèses dénoncées dans l'Encyclique : “Au milieu donc d'une telle perversité d'opinions corrompues, Nous souvenant de Notre charge Apostolique, dans notre plus vive sollicitude pour notre très sainte religion, pour la saine doctrine, et pour le salut des âmes à Nous confiées par Dieu, et pour le bien de la société humaine elle-même, Nous avons jugé bon d'élever à nouveau Notre Voix Apostolique. En conséquence, toutes et chacune des opinions déréglées et des doctrines rappelées en détail dans ces Lettres, Nous les réprouvons, proscrivons et condamnons de Notre Autorité Apostolique ; et Nous voulons et ordonnons que tous les fils de l'Eglise catholique les tiennent absolument pour réprouvées, proscrites et condamnées" (n. 14, Dz 1699).
- Vérification des quatre "notes" d'un document "ex cathedra" (d'après Vatican I, Constitution dogmatique Pastor Aeternus, Dz 1839), donc infaillible :
1/ Le pape parle comme pasteur et docteur de tous les chrétiens ;
2/ Il s'agit d'une doctrine concernant la foi ou les mœurs, qui est affirmée comme étant connexe à la révélation divine ;
3/ Le pape "définit", c'est-à-dire précise exactement les termes des thèses définies ou condamnées et prononce sur elles un jugement qui a le caractère d'une sentence définitive et irrévocable ;
4/ Le pape précise que les fidèles sont obligés de tenir la doctrine proposée.
Conclusion :
Les doctrines condamnées dans “Quanta Cura“ semblent bien l'être infailliblement, du moins celles qui sont clairement délimitées dans leur formulation. Or c'est le cas des trois propositions que nous en avons citées en (1) et (5). Donc ces trois propositions sont infailliblement condamnées. Par conséquent la liberté de conscience et des cultes est condamnée et elle l'est très probablement infailliblement dans les termes précisés par "Quanta Cura".
§. 1. Nouvelle thèse de la liberté religieuse : un nouveau fondement.
Dans les années qui précédèrent le concile Vatican II, naquit une nouvelle thèse de la liberté religieuse, entendue elle aussi comme droit négatif à l'exercice de tout culte religieux. Cette théorie est devenue célèbre par l'usage qu'en a fait le concile Vatican Il.
Selon cette théorie, la liberté d'action de tout individu en matière religieuse se fonde sur la dignité de la personne humaine. Cette dignité de la personne consiste, en dehors de toute considération de la vérité, dans le simple fait que l'homme est par nature, ontologiquement, "relié" à Dieu par l'ordination transcendantale et inamissible dont nous avons parlé plus haut (VIl, 1).
Dans cette optique, tout homme quelles que soient ses dispositions subjectives (vérité ou erreur, bonne au mauvaise foi), est inviolable dans les actes par lesquels il tend à mettre en œuvre sa "relation" à Dieu, autrement dit dans sa quête personnelle du divin, qui s'accompagne d'actes religieux cultuels, privés et publics, individuels ou collectifs.
Dans cette perspective, le droit à la liberté d'action en matière religieuse n'est plus, comme le voulait le libéralisme du XIXè siècle, celui d'un sujet absolu de droits, "sans Dieu ni maître", mais celui d'un sujet essentiellement relié à Dieu; même s'il se trompe dans son libre choix et ne satisfait pas "en acte" à son devoir d'honorer Dieu ou de l'honorer selon le culte de la vraie religion.
Pour parfaire l'argument, on croit pouvoir préciser : le même droit à la liberté religieuse a pu être condamné par les papes du XIXè siècle à cause de sa prémisse du libéralisme rationaliste et individualiste, et peut aujourd'hui au contraire être proclamé au nom de la dignité de la personne humaine ; le contenu est le même, mais le fondement est radicalement différent : “On ne peut nier que l'affirmation de la liberté religieuse par le Concile Vatican Il (Dignitatis Humanæ n. 2) ne dise matériellement autre chose que le Syllabus de 1864, et même à peu près le contraire des propositions 15, 17 et 19 de ce document" (R.P. Yves Congar o.p., cité par l'abbé Georges de Nantes, CRC. n. 113, p.3).
“Le P. John Courtney Murray, qui appartenait à l'élite de l'élite intellectuelle et religieuse, a montré que, tout en disant matériellement le contraire du Syllabus - celui-ci est de 1864 et il est, Roger Aubert l'a prouvé, conditionné par des circonstances historiques précises -, la Déclaration (sur la liberté religieuse) était la suite du combat par lequel, face au jacobinisme et aux totalitarismes, les papes avaient de plus en plus fortement mené le combat pour la dignité et la liberté de la personne humaine face à l'image de Dieu". (Y. Congar, DC. 1704, 789)
“Ce qui est nouveau dans cette doctrine par rapport à l'enseignement de Léon XIII, et même de Pie XII, bien que le mouvement s'amorçât alors, c'est la détermination du fondement propre et prochain de cette liberté, qui est cherché non dans la vérité objective du bien moral ou religieux, mais dans la qualité ontologique de la personne humaine". (Y. Congar, bulletin "Études et documents" du Secrétariat de l'épiscopat français, n. 5, 15 juin 1965, p. 5).
On ne saurait mieux caractériser cette théorie du fondement nouveau de la liberté religieuse et mieux affirmer qu'elle a été l'âme de la déclaration conciliaire "Dignitatis Humanæ".
§. 2. Réfutation de la nouvelle théorie de la liberté religieuse.
a) La thèse nouvelle de la liberté religieuse fonde la liberté d'action (ne pas être empêché) en matière religieuse sur la dignité ontologique de la personne. C'est une erreur : la dignité ontologique de l'homme signifie seulement son libre-arbitre, nullement la liberté morale ni la liberté d'action. En effet, la liberté morale et la liberté d'action sont relatives à l'agir de la personne, non à son être essentiel, elles ont donc pour fondement la dignité opérative de l'homme, ou, ce qui revient au même, la vérité : l'adhésion en acte de la personne à la vérité (cf. ci-dessus VII, 2).
Or, quand au contraire l'homme adhère à l'erreur ou au mal moral, il perd sa dignité opérative (cf. VII, 2) et on ne peut plus rien fonder sur elle !
“Si l'intelligence adhère à des idées fausses, si la volonté choisit le mal et s'y attache, ni l'une ni l'autre n'atteint sa perfection, toutes deux déchoient de leur dignité native et se corrompent. Il n'est donc pas permis de mettre au jour et d'exposer aux yeux des hommes ce qui est contraire à la vertu et à la vérité, et bien moins encore de placer cette licence sous la tutelle et la protection des lois". (Léon XIII, "Immortale Dei", PIN. 149)
“Une argumentation (...) ferait reposer la liberté, pour chaque homme, de pratiquer intérieurement et extérieurement la religion de son choix, sur "la dignité de la personne humaine". Donc ce serait cette dignité qui fonderait la liberté, qui lui donnerait sa raison d'être. L'homme pourrait adhérer à n'importe quelle erreur au nom de sa dignité. Ce serait mettre la charrue avant les bœufs, présenter les choses à l'envers. Car celui qui adhère à l'erreur déchoit de sa dignité et on ne peut plus rien fonder sur celle-ci. D'autre part, ce qui fonde la liberté, ce n'est pas la dignité, mais la vérité : "La Vérité vous rendra libres", a dit Notre-Seigneur". (Mgr Marcel Lefebvre, Lettre ouverte aux catholiques perplexes, Albin Michel, 1985, p.103-104. - Nous avons remplacé intentionnellement les imparfaits par des conditionnels -).
Par conséquent, si l'on veut absolument fonder un droit de la personne à la liberté religieuse sur la dignité de la personne humaine, c'est seulement le droit à la liberté religieuse relatif à la vraie religion que l'on fonde, et en aucune manière un droit relatif aux religions erronées, ou relatif à toutes les religions sans distinction, tel est le sens, acceptable, que Léon XIII donne au terme "liberté de conscience" : liberté selon la vraie religion, et liberté qui seule concorde avec la véritable dignité humaine : “Une autre liberté que l'on proclame aussi bien haut est celle que l'on nomme liberté de conscience. Que si l'on entend par là que chacun peut indifféremment, à son gré, rendre ou ne pas rendre un culte à Dieu, les arguments qui ont été donnés plus haut suffisent à le réfuter. Mais on peut l'entendre aussi en ce sens que l'homme a dans l'Etat le droit de suivre, d'après la conscience de son devoir, la volonté de Dieu, et d'accomplir ses préceptes sans que rien puisse l'en empêcher. Cette liberté, la vraie liberté, la liberté digne des enfants de Dieu, qui protège si glorieusement la dignité de la personne humaine, est au-dessus de toute violence et de toute oppression, elle a toujours été l'objet des vœux de l'Eglise et de sa particulière affection. C'est cette liberté que les Apôtres ont revendiquée avec tant de constance, que les apologistes ont défendue dans leurs écrits, qu'une foule innombrable de martyrs ont consacrée de leur sang. Et ils ont eu raison, car la grande et très juste puissance de Dieu sur les hommes et, d'autre part, le grand et le suprême devoir des hommes envers Dieu trouvent l'un et l'autre dans cette liberté chrétienne un éclatant témoignage". (Libertas, PIN. 215).
Il est à peine besoin de souligner que "suivre la volonté de Dieu", "accomplir ses préceptes", "dans cette liberté chrétienne", désignent évidemment les devoirs de la vraie religion.
b) Sans doute la capacité ontologique de l'homme à "louer, honorer et servir Dieu" est déjà en elle-même, avant sa mise en œuvre, quelque chose de très digne et d'inamissible : tout homme, aussi dépravé soit-il, conserve cette "faculté du divin" à l'état potentiel, que Dieu pourra toujours "actuer" s'Il le veut, Lui qui, par sa grâce sanctifiante, peut faire d'un pécheur un saint. Et tout cela fonde assurément chez autrui, dans certaines limites, un devoir de prudence et de charité envers une personne qui se trouve dans l'erreur religieuse : à l'exemple de Jésus-Christ, qui, selon le prophète Isaïe, "ne briserait pas le roseau froissé et n'éteindrait pas la mèche fumante". (Mt. 12, 20).
Mais un devoir de mansuétude ou même de tolérance charitables, envers un égaré dont on espère la conversion, n'implique chez cette personne égarée aucun droit, c'est-à-dire en vertu de la justice, à la liberté d'action. Ne confondons pas charité (je te donne du "mien") et justice (je te donne ton "tien", ton dû) ! En justice, seul ce qui répond à la vérité et au bien moral a droit à la liberté d'action (cf. plus loin ''la tolérance", XVII).
c) Enfin l'argument clef qui prétend légitimer la possibilité même de la nouvelle théorie de la liberté religieuse, à savoir le "changement de fondement", s'avère être un sophisme cousu de fil blanc !
¬ En bonne logique, si la liberté religieuse relative à toutes les religions était bonne en soi, on ne pouvait pas la condamner "à cause des mauvais principes" dont elle se réclamait au XIXe siècle, à savoir le rationalisme individualiste et aussi le monisme étatique ; on pouvait seulement condamner ces principes ! Une liberté est bonne ou mauvaise selon son objet, non selon les motifs qu'elle invoque :
"Papa", déclare un jour Valérie, 17 ans, catholique, "j'entre chez les Moon".- "Et pourquoi donc, mon enfant", demande le père avec une grande bienveillance ? - "Parce que je suis libre de faire ce qui me plaît !" - "Alors, hélas, ma fille, dans ces conditions tu n'en as pas le droit", balbutie le père désolé. Le lendemain Valérie revient à la charge. "Papa, j'entre chez les Krishna". - "Pourquoi donc, mon enfant?" demande le père avec une non moindre bienveillance qu'hier. - "Au nom de ma dignité de personne humaine"... "et puis", ajoute-t-elle pensive, "je suis en recherche, je suis branchée". - "A la bonne heure", répartit le père enthousiaste, "cette fois tu as le droit" (extrait d'une Nouvelle).
Plus généralement, les actes humains sont spécifiés essentiellement par leur objet moral et non par l'intention de celui qui agit. Peu importe donc qu'on invoque le rationalisme du XIXè siècle ou je ne sais quel personnalisme du XXè, c'est la liberté religieuse elle-même qu'il faut juger, soit en elle-même, soit d'après ses fruits.
Et justement, la liberté religieuse (liberté d'action en matière religieuse relative à toutes les religions sans distinction) a été condamnée, par les papes du XIXè siècle, en elle-même, comme "liberté de perdition", et aussi en raison de sa conséquence, ou plutôt de son corollaire immédiat, qui est l'atteinte au droit public de l'Eglise. Elle n'a nullement été condamnée en raison de sa motivation historique du moment ; c'est ce qu'une lecture attentive des textes nous a fait voir (VIII, 4).
Conclusion :
Le "nouveau fondement" que l'on prétend poser pour la liberté religieuse, à savoir la dignité de la personne humaine, n'est qu'un faux prétexte. La liberté religieuse relative à toutes les religions, est et demeure condamnée, comme fausse, absurde, attentatrice aux droits de Jésus-Christ et de l'Eglise à régner, enfin comme versant dans les âmes le poison de l'indifférentisme religieux.
Ch. X. La liberté de recherche, fondement de la liberté religieuse ?
La nouvelle thèse de la liberté religieuse a voulu également fonder la liberté d'action en matière religieuse sur la "liberté de recherche", c'est-à-dire sur l'état d'une âme vivant dans l'erreur mais se disant "en recherche", "branchée" potentiellement sur Dieu et sur la vérité. Et voici l'argument invoqué : influencer ou contraindre une telle âme au cours de sa recherche, c'est la détourner d'une voie qui la conduirait à Dieu et à la vérité. Donc il faut assurer à chacun la "libre recherche", même si elle s'exprime extérieurement et publiquement par des actes cultuels ou autres, contraires à la vraie religion.
C'est affirmer trois choses :
1. Celui qui adhère "en puissance" seulement à la vérité a les mêmes droits d'expression que celui qui y adhère "en acte"
2. Toute âme honnête peut par elle-même parvenir à la vérité religieuse
3. Toute religion peut être une voie pour parvenir au vrai Dieu et à la vérité religieuse
Examinons ces trois allégations.
§. 1. Les droits de l'homme "en recherche" ?
a) La recherche étant une adhésion purement potentielle à la vérité, ne confère pas les droits que donne seule l'adhésion "en acte" à la vérité. Seule la dépendance effective vis-à-vis de Dieu et de la vérité révélée confère à la personne sa vraie dignité et, partant, le droit à la liberté d'action.
b) La recherche sincère est certes digne de la patience charitable de l'Eglise (dans un pays catholique), mais surtout de zèle évangélisateur !
De plus, elle n'est nullement le cas général parmi les non-chrétiens et aussi parmi les chrétiens non-catholiques. L'état mental des chrétiens séparés est bien opposé à la recherche et même au dialogue : “Ces gens tiennent énormément à leurs idées. Forts de ce qu'ils nomment leur libre examen ou leur libre pensée, ils sont généralement très arrêtés en leur esprit. On est même étonné que leur opposition aux dogmes de la foi s'affirme avec tant d'assurance et se présente elle-même au nom de véritables dogmes (...). La pertinacia (Il Il, 5, 3 ; 11, 2), c'est-à-dire (...) l'obstination et l'entêtement dans leurs idées, est la caractéristique même de leur état mental. A cause de cela, eux, qui se croient si larges d'idées comme ils disent et si ouverts à tout, nous paraissent butés et bornés". (R.P. Bernard o.p., Somme Théologique de saint Thomas, Revue des Jeunes, la Foi II, p 383).
De même le fanatisme de la religion islamique est en lui-même un obstacle à la recherche sincère de la vérité de la part des musulmans. La seule liberté religieuse à laquelle puissent légitimement aspirer ces peuples, c'est leur libération du carcan islamique socio-religieux qui les emprisonne dans l'erreur !
Conclusion :
Réclamer au nom de la "libre recherche" la tolérance pour tous les sectateurs de toutes les religions indistinctement, c'est tomber dans l'illusion et le piège d'un libéralisme aveugle.
§. 2. Toute âme honnête peut-elle par sa libre recherche parvenir à la connaissance de la vérité religieuse ?
Ce serait faire une bien grande confiance dans les capacités de l'intelligence humaine que d'affirmer une telle chose ! L'affirmation nous paraît même inspirée par un irréalisme déconcertant, et plus encore par un naturalisme hérétique.
a) Irréalisme de la libre recherche.
Citons une observation de Mgr Marcel Lefebvre envoyée au Secrétariat du Concile Vatican II, le 30 décembre 1964, concernant le schéma de déclaration sur la liberté religieuse, “textus emendatus" :
“(Libre recherche, échange et dialogue) - Le paragraphe montre bien l'irréalisme de cette déclaration. La recherche de la vérité, pour les hommes vivant sur terre, consiste avant tout à obéir, à soumettre leur intelligence à quelque autorité que ce soit, familiale, religieuse et même civile. Combien d'hommes peuvent arriver à la vérité sans le secours de l'autorité ?"
b) Naturalisme de la libre recherche.
Elle oublie le péché originel et ses conséquences, surtout la "blessure de l'ignorance" dont souffre désormais l'intelligence de l'homme. Celle-ci est bien relevée par Saint Paul en Rom. 1, 18-23 et Eph. 4, 14 et 17-18, passages auxquels nous renvoyons le lecteur. Voici ce qu'en dit le R.P. Bernard (op. cit. p 370) : “Par l'acte du premier chef qui porta la destinée de tous (Adam), l'humanité est en faute : elle n'est pas demeurée ce que Dieu l'avait faite et voulait qu'elle fût. De là, dérive la lourde ignorance de la Vérité de Dieu, tout comme l'indifférence à l'amitié de Dieu. De là, son espèce d'impuissance à rejoindre la révélation divine, à la découvrir, à la distinguer, à s'en pénétrer. Personne assurément n'est abandonné de Dieu, chacun est touché par Lui assez pour être sauvé. Mais il pèse sur toute la race une sorte d'obscurcissement affligeant : la plupart ont peu de facilités dans leur vie et peu de lumières dans l'esprit pour s'ouvrir à la lumière venue de Dieu ; le plus souvent ils s'appliquent sottement, se croyant très sages, à former des nuées autour de cette lumière d'en-haut, ils en empêchent le rayonnement."
Saint Thomas disait simplement : “(par le péché originel) toutes les forces de l'âme demeurent en quelque sorte destituées de leur ordre propre, par lequel elles étaient naturellement ordonnées à la vertu : et cette destitution s'appelle blessure de la nature (...). En tant que la raison est destituée de son ordre au vrai, il y a la blessure de l'ignorance" (I Il, 85, 3).
De la vient la nécessité d'une révélation externe pour que l'homme puisse connaître non seulement les vérités surnaturelles, mais même les vérités naturelles concernant Dieu et la religion : “A cette divine révélation il faut attribuer ceci, que dans l'état présent de l'humanité tous puissent connaître aisément, avec une ferme certitude et sans mélange d'erreur ce qui dans les choses divines n'est pas inaccessible de soi à la raison humaine" (Vatican I, constitution dogmatique "Dei Filius", Dz 1785).
“Si quelqu'un dit qu'il ne peut advenir ou qu'il n'est pas expédient que par la Révélation divine l'homme soit instruit de Dieu et du culte qu'on doit lui rendre, qu'il soit anathème" (Vatican I, canon 2 "de revelatione", Dz 1807).
Et cette révélation externe, son mode connaturel et ordinaire de s'exercer, c'est la prédication des ouvriers évangéliques : “Comment donc invoquera-t-on celui en qui on n'a pas encore cru ? Et comment croira-t-on en celui dont on n'a pas encore entendu parler ? Et comment en entendra-t-on parler s'il n'y a pas de prédicateur ? Et comment seront-ils prédicateurs, s'ils ne sont pas envoyés ? Selon qu'il est écrit : qu'ils sont beaux les pieds des évangélistes de paix, des évangélistes du bien ! Mais tous n'ont pas obéi à l'Évangile ; car Isaïe dit : “Seigneur, qui a cru à notre prédication ?" Ainsi la foi vient de la prédication entendue ; et la prédication se fait par la parole du Christ" : "Fides ex auditu" (Rom. 10, 14-17). (cf. Léon XIII, Encyclique "Satis cognitum" du 29 juin 1896, dans "I'Eglise", Desclée, 1959, n. 541)
Conclusion :
Affirmer que tout homme honnête peut, par la libre recherche, parvenir à la connaissance de la vérité religieuse, c'est contredire implicitement l'Ecriture Sainte et le Magistère, c'est donc proférer implicitement une hérésie qui relève du naturalisme.
§. 3. Toute religion peut-elle être une voie pour parvenir au vrai Dieu et à la vérité religieuse ?
Il y a dans l'affirmation en question plus qu'une ambiguïté, une erreur à peine implicite : l'indifférentisme religieux. Cette erreur est double ici :
- conception latitudinariste du salut,
- indifférentisme proprement dit.
a) conception latitudinariste du salut.
L'Eglise enseigne que l'on peut se sauver hors des limites visibles de l'Eglise catholique, par le "baptême de désir implicite", qui peut se rencontrer chez certains non-catholiques et non-chrétiens qui souffrent d'une "ignorance invincible", c'est-à-dire non coupable, de la vraie religion (Pie IX, "Singulari quadam", Dz 1647), mais observent la loi naturelle, mènent une vie honnête et droite et sont disposés à obéir à Dieu (Pie IX, Encyclique “Quanto conficiamur moerore", Dz 1677). Cette doctrine a encore été rappelée par une instruction du Saint Office, du 8 août 1949 (DS. 3870).
Mais, outre qu'hors des limites visibles de l'Eglise, on est dans une voie "où nul ne peut être assuré de son salut" (Pie XII "Mystici Corporis", DS. 3821), "qui pourrait s'arroger de déterminer les limites (l'étendue exacte) de l'ignorance invincible en question, selon la variété des peuples, des régions, des dispositions intellectuelles et de tant d'autres choses ?" (Pie IX, Dz 1647).
Dès lors l'affirmation en question est latitudiniste en ce que, dans son sens obvie, elle étend sans limite la possibilité du baptême de désir implicite dans les religions erronées.
b) l'indifférentisme proprement dit
Pour bien comprendre l'erreur indifférentiste, à peine implicite, de la formule, notons ceci :
- S'il est vrai que Dieu peut, par la grâce invisible du Saint-Esprit, attirer à la vérité une âme qui vit dans une religion fausse, il est faux que Dieu se serve positivement de cette fausse religion comme d'une voie vers Lui. La fausse religion, avec ses croyances erronées et ses pratiques peut-être superstitieuses sinon plus, ne peut être en elle-même une voie vers Dieu.
- C'est malgré sa fausse religion, malgré ses rites superflus ou superstitieux, que l'âme en question se sauvera. Par conséquent, soit dit entre parenthèses, les manifestations extérieures ou même publiques de cette religion ne peuvent absolument pas être considérés comme l'expression de la "recherche" d'une telle âme, à supposer qu'elle soit de bonne volonté.
- C'est par l'influence invisible du Christ et de l'Église que l'âme en question se sauvera ; c'est parce qu'elle est déjà sans le savoir chrétienne et catholique, qu'elle fera son salut ; la voie que suit cette âme, ce n'est pas sa religion erronée, c'est le Christ, qui est "la voie, la vérité et la vie" ! Affirmer qu'il existe pour cette âme une autre voie de salut, c'est précisément l'hérésie indifférentiste.
S'il faut qualifier la formule que nous critiquons, nous lui donnerions sans hésiter la censure théologique de "sententia sapiens haeresim”, sinon de franchement “haeretica”!
Quelques notions sur l'indifférentisme religieux :
L'indifférentisme religieux nous semble l'erreur la plus fondamentale de l'heure présente, c'est pourquoi nous croyons utile d'en donner un bref aperçu. Sans doute, cet indifférentisme peut-il revêtir diverses formulations plus ou moins explicitement hérétiques, que l'on peut classer par ordre d'erreur croissante : formule captieuse, erreur "sapiens haeresim", erreur "proche de l'hérésie", hérésie et finalement apostasie :
- “Les personnes vivant hors de la vraie foi peuvent arriver au salut éternel".
- “On peut bien espérer du salut de ceux qui demeurent dans les autres religions".
- “Toutes les religions apportent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes".
- “Le Christ est dit "voie, vérité et vie", en tant qu'en Lui seul on trouve la plénitude de la vie religieuse".
- “On peut faire son salut dans n'importe quelle religion”.
- ”Aucune religion, en tant que telle, n'est dépourvue de signification dans le mystère du salut".
- “La religion catholique est le moyen ordinaire du salut ; les autres religions sont des moyens extraordinaires de salut".
- “Tous les hommes, de quelque religion qu'ils soient, sont également dans la voie du salut".
- “Toutes les religions sont vraies".
- “Nous croyons au même Dieu, le Dieu unique (chrétiens, juifs et musulmans)”. <