Abbé Michel Marchiset

 

Quarante ans d’erreurs

 

RÉfutation des arguments erronÉs sur l’infaillibilitÉ de l’Église.

 

˝les vÉritÉs ont ete diminuÉes par les enfants des hommes˝

(Psaume xi, 3)

 

Quand une erreur est réfutée, si elle est répétée, elle devient un mensonge (parler avec l’intention de tromper) 

Aller contre la vérité connue, c’est pêcher contre le Saint-Esprit,

péché irrémissible (Math., xii, 31-32).

 

I - Préliminaires

 

 Pour commencer cette étude, qui se présente dans une large partie sous la forme d’une réfutation de la Note parue sur le bulletin des AFS (supplément au n° 145) en octobre 1999 et de l’Aide-mémoire sur l’infaillibilité de l’Eglise publié en août 2004 sous la direction de Monsieur Arnaud de Lassus, il est absolument nécessaire de rappeler I’unité qui existe entre Notre Seigneur et Son Eglise.

1- Le Christ et l’Église c’est tout un

Régulièrement le fidèle catholique redit son acte de foi :

« Mon Dieu je crois fermement toutes les vérités que Vous nous avez révélées et que Vous nous enseignez par Votre Eglise, parce que Vous êtes la vérité même et que Vous ne pouvez ni Vous tromper, ni nous tromper ».

Plusieurs variantes de l’acte de foi existent et celles-ci correspondent toujours, renforcent même, cette union du Christ et de Son Eglise.

Ainsi, par cet acte de foi mais aussi dans bien d’autres occasions, le fidèle catholique affirme implicitement cette unité entre le Christ et Son Eglise. Il est donc indispensable, si l’on veut parler correctement de l’infaillibilité accordée à son magistère, de rappeler cette union. Merveilleusement développée par les Pères de l’Eglise et citée dans les ouvrages traitant de l’Eglise Corps mystique du Christ, elle est l’objet de plusieurs sermons chez saint Augustin :

«Qu’est-ce que l’Eglise ? Le corps du Christ. Ajoutez-lui la tête, et cela devient un seul homme : la tête et le corps ne font qu’un homme. La tête qui est-elle ? Celui qui est né de la Vierge Marie. Son corps, qui est-il ? Son épouse, c’est à dire, l’Eglise… Et le Père a voulu que les deux ne fassent qu’un seul homme : le Christ-Dieu et l’Eglise » (sermon 45).

2- MÊme voix

 Il en est de même pour l’enseignement. Citons encore saint Augustin qui nous rappelle que l’enseignement prodigué par l’un et par l’autre est une seule voix :

« L’unité merveilleuse de cette personne, Isaïe, lui aussi, nous l’enseigne, car le Christ, en ce prophète, s’exprime en ces termes : « Comme un époux, il m’a couronné d’une mitre, comme une épouse, il m’a embellie d’ornements » (Isaïe lxi, 10). Il se nomme à la fois l’époux et l’épouse. Pourquoi est-il à la fois l’époux et l’épouse, sinon parce qu’ils seront deux en une seule chair ? S’ils sont deux en une seule chair, pourquoi ne seraient-ils tous deux, en une seule voix ? Que le Christ parle donc, puisque, dans le Christ, parle l’Eglise, et dans l’Eglise parle le Christ : la tête dans le corps et le corps dans la tête » (sermon sur le psaume 30).

3- MÊmes modes d’enseignement

 Instruits par ces passages de St Augustin sur l’union du Christ et de Son Eglise, et sur l’identité de l’enseignement du Christ et de l’Eglise, ce que nous affirmons implicitement dans notre acte de foi, nous pouvons maintenant parler des modes d’enseignement employés par Notre Seigneur et prolongés par l’Eglise. Nous vous le rappelons à l’aide des exemples que nous apportent les Evangiles :

- un mode simple et ordinaire, celui que le Maître employait habituellement. Il disait aux Apôtres et aux foules, selon sa manière d’enseigner : 

‘’Ecoutez ! Voici que le semeur sortit pour semer’’Et il leur disait aussi : Est-ce qu’on apporte la lampe pour la mettre sous le boisseau ? N’est-ce pas pour être mise sur le chandelier?’’» Etc. (Marc iv, 2 et 21).

- un mode solennel et extraordinaire, comme s’Il voulait par-là frapper davantage les esprits pour mieux retenir leur attention. Il commençait alors son enseignement par quelque formule solennelle :

« En vérité ! En vérité ! Je vous le dis » ; ou par l’annonce de bénédictions : « Bienheureux les pauvres… Bienheureux… » ; ou encore en fulminant des malédictions : « Malheur à vous… ».

 L’Eglise prolongeant la présence du Maître, a adopté pour enseigner les façons de faire de Notre Seigneur. Laissons-lui le soin de nous rappeler cette vérité avec son Autorité :

«Le Magistère de l’Eglise, établi ici bas d’après le dessein de Dieu pour garder perpétuellement intact le dépôt des vérités révélées et en assurer facilement et sûrement la connaissance aux hommes, s’exerce chaque jour par le Pontife romain et par les évêques en communion avec lui; mais en outre, toutes les fois qu’il impose de résister plus efficacement aux erreurs et aux attaques des hérétiques ou d’imprimer dans l’esprit des fidèles des vérités expliquées avec plus de clarté et de précision, ce magistère comporte le devoir de procéder opportunément à des définitions en formes et termes solennels…Cet usage extraordinaire du Magistère n’introduit aucune nouveauté… » (Pie XI, Mortalium animos).

Afin de nous familiariser toujours plus à ces modes d’enseignement, retenons ce que nous dit le théologien J.-M.-A. Vacant [1] sur le magistère ordinaire universel puisqu’il sera particulièrement question de ce magistère dans l’analyse qui va suivre :

«Ce magistère n’est autre chose, en effet, que celui dont l’Eglise tout entière nous offre continuellement le spectacle, quand nous la voyons parler sans cesse par la bouche du pape et de tous les évêques catholiques, se mettre par tout l’univers à la disposition et à la portée de tous les hommes, des infidèles et des chrétiens, des ignorants et des doctes, leur apprendre à régler d’après la Révélation divine non seulement leur foi, mais encore leurs sentiments, leur culte et toute leur conduite. Ce mode d’enseignement, qui s’exerce aujourd’hui partout et sur toutes choses, il est facile de montrer qu’il s’est toujours exercé de la même manière et qu’on a toujours reconnu son infaillible autorité. C’est en effet, ce mode d’enseignement qui, par lui-même, répond le plus pleinement à la mission dont Jésus-Christ a chargé ses Apôtres ; car Il leur a ordonné de se disperser par toutes les nations, pour enseigner, tous les jours, toute sa doctrine. Ses paroles sont formelles : « Allez instruire tous les peuples et apprenez-leur à garder ce que Je vous ai dit, et Moi je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps ».

4- L’hÉrÉsie du XXè siÈcle sur l’infaillibilitÉ de l’Église

Après ce passage qui fait partie d’un exposé sur ce magistère ordinaire et qui démontre fort bien comment l’Eglise enseignante au concile Vatican I était consciente de ses différents modes d’enseignement, nous devons maintenant dire quelques mots sur la diminution du bagage intellectuel en ces points de doctrine chez nos contemporains.

En comparant les documents relatifs au premier concile du Vatican ainsi que les différents auteurs qui ont traité de l’infaillibilité de l’Eglise jusqu’au début du XXè siècle nous constatons les nombreuses lacunes dans la formation religieuse des trois, voire quatre dernières générations de séminaristes et conséquemment des fidèles qui n’ont pas pu recevoir ce que leurs pasteurs n’avaient pas reçu eux-mêmes. Ce sont ces lacunes que nous essayons de combler en rappelant ces points de doctrine tout en étant conscients que ces lacunes ont engendré des erreurs, de véritables hérésies sur une vérité contenue dans notre Credo, notre foi en l’Eglise qui ne peut ni se tromper ni nous tromper.

Cet oubli du magistère ordinaire infaillible du souverain Pontife en particulier ainsi que le refus de regarder en face le problème posé au concile Vatican II par le magistère ordinaire en général, est donc à l’origine de plusieurs arguments qui auront tous un point commun : une atteinte à la foi théologale en Dieu et en Son Eglise.

Parmi ceux qui ont été à l’origine d’un ou plusieurs arguments, certains sont décédés, mais d’autres générations de clercs et de laïcs continuent de scandaliser les âmes par des solutions toujours aussi erronées.

5 – L’oubli de l’infaillibilitÉ du magistÈre ordinaire du souverain Pontife

Ce magistère ordinaire du souverain Pontife existe bel et bien mais nous devons savoir comment celui-ci fut en quelque sorte placé aux oubliettes. Lorsque nous observons les documents du magistère dont certains seront cités par Monsieur Arnaud de Lassus lui-même, ceux-ci ne manquent pas d’y faire référence. Ne serait-ce que l’encyclique que nous venons de citer : « Le magistère de l’Eglise (…) s’exerce chaque jour par le pontife romain (…) ». Or, paradoxalement, ce magistère fut insensiblement oublié par la proclamation de l’infaillibilité pontificale. Voici à ce propos ce que nous dit le théologien Dom Paul Nau :

«Tout se passe (depuis la proclamation de l’infaillibilité pontificale) comme si l’éclat même de la définition avait rejeté dans l’ombre la vérité jusque là universellement reconnue». Ce qui signifie effectivement que l’infaillibilité de son magistère ordinaire n’était pas contestée. «Elle jouissait alors, nous dit le théologien, d’une tranquille possession».

 Puis dans une note, Dom Paul Nau fait une remarque très intéressante, qui explique bien une des causes de l’état d’esprit actuel :

«On comprend aisément comment à pu s’introduire ce glissement de perspective : depuis 1870, les manuels de théologie ont pris pour énoncés de leurs thèses les textes mêmes du concile. Aucun de ceux-ci ne traitant in recto de l’enseignement ordinaire du seul souverain Pontife, celui-ci a été peu à peu perdu de vue et tout l’enseignement pontifical a paru se réduire aux seules définitions ex cathedra. De plus l’attention étant entièrement attirée sur celles-ci, on s’est habitué à ne plus considérer les interventions doctrinales du Saint-Siège que dans la seule perspective du jugement solennel : celle d’un jugement qui doit à lui seul apporter à la doctrine toutes les garanties requises. Dans cette perspective il était impossible de saisir la vraie nature du magistère ordinaire. Elle demeure pourtant celle de plus d’un auteur ».

(les soulignés et caractères gras sont de notre fait).

Si nous tenons dans ces préliminaires à rappeler les causes de cet oubli du magistère ordinaire du souverain Pontife, c’est bien parce que celui-ci fut implicitement impliqué avec celui des évêques lors de Vatican II. L’on aurait tort en effet, de ne considérer que le cas du magistère ordinaire des évêques, puisque celui-ci en tant que corps épiscopal dispersé ou réuni en concile œcuménique tient son infaillibilité de l’infaillibilité même de sa tête, de l’infaillibilité du magistère du souverain Pontife. Par conséquent et dans le cas qui nous intéresse ici, il s’agit du magistère ordinaire de J. B. Montini qui a présidé et ratifié ce concile. Mais que le lecteur ne s’y trompe pas, il en est de même pour les magistères suivants puisque ceux-ci ont appliqué, et appliquent toujours ce concile, ses réformes liturgiques et disciplinaires.

C’est donc dans ce climat que le Bon Dieu permet que nous subissions les outrages de ceux qui disent que «nous voyons de l’infaillibilité partout» alors qu’eux-mêmes, possédant des lacunes certaines sur les modes d’enseignement du magistère, finissent par ne voir l’infaillibilité de l’Eglise, pour les besoins de leurs causes, que dans les seules définitions ex cathedra.

Avant de passer à l’analyse des documents en question, ce qui nous permettra de remettre bien des choses en place en ce qui concerne le magistère et l’infaillibilité de l’Eglise, retenons tout d’abord ce passage de la Constitution Dei Filius de Vatican I.

6- Le passage le plus connu de la constitution Dei Filius

 Celui-ci mérite d’être cité ( et même au besoin d’être appris par cœur ) en dehors de tous les feux dont il va être l’objet. Les termes magistère ordinaire et universel ont été choisis par les Pères conciliaires et par Pie IX lui-même qui les employait déjà dans sa lettre à l’archevêque de Munich en 1863, pour désigner le mode d’enseignement des évêques, soit dispersés soit réunis en concile mais en tous les cas unis au souverain Pontife.

 Ce passage de la constitution bien compris complète fort heureusement notre acte de foi, lui-même expression et résumé de l’union du Christ et de Son Eglise :

 

«On doit croire de foi divine et catholique, toutes les vérités qui sont contenues dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la Tradition et que l’Eglise propose à croire comme divinement révélées, soit par un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel».

 

Chapitre III, de fide.

 

II - Un dilemme dans le clergé et parmi les fidèles

1- Le dilemme.

C’est dans le contexte que nous venons de décrire que se situe le dilemme entre ceux d’une part qui ont perdu de vue les principes élémentaires des modes d’enseignement et qui interprètent ceux-ci de façon fort restrictive, et ceux d’autres part qui embrassent toute cette doctrine de l’Eglise et qui devant les hérésies conciliaires et les réformes postconciliaires qui sont désormais des faits, ne peuvent y voir la voix et l’œuvre de l’Eglise de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Les premiers contournent les problèmes, pour des raisons que nous allons démontrer, et ne posent jamais les bonnes questions.

Les seconds, au contraire, saisissent combien la vraie nature du magistère dans l’exercice de ses différents modes d’enseignement correspond à l’ordre formel de Notre Seigneur lorsqu’il dit à ses Apôtres :

«Toute puissance M’a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du fils et du Saint-Esprit, et leur enseignant à observer tout ce que Je vous ai commandé. Et voici que Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles» (Matthieu, xviii, 18-19). Et saint Marc précise : «Celui qui ne croira pas sera condamné», Marc, xvi, 16.

Ils comparent ainsi les faits conciliaires et post-conciliaires avec la doctrine et se posent les véritables questions, celle de l’autorité et de la légitimité de ces « papes conciliaires » et en remontant aux causes, celles des conditions nécessaires pour être canoniquement (validement) élu souverain Pontife. Mais ces questions, nous l’avons dit, ils se les posent en n’oubliant jamais de les replacer dans le contexte de la conjuration antichrétienne qui pour arriver à ses fins avait besoin d’investir la place.

Dans ce dilemme l’auteur des documents que nous analysons a donc biaisé, il a cherché une solution qui permette, et nous insistons bien sur ce fait : d’exclure la possibilité de parler d’un Magistère ordinaire infaillible pour le concile Vatican II.

Ainsi, suite aux vieilles et vaines tentatives pour prouver que l’infaillibilité de l’Eglise n’avait pas été engagée au concile Vatican II (le fameux argument du concile «pastoral»), les tenants de la légitimité des «papes conciliaires» en sont réduits à utiliser des circonvolutions. Circonvolutions qui ne sont évidemment pas faites pour vulgariser la doctrine de l’infaillibilité de l’Eglise. Pour comble, l’auteur n’hésite pas à affirmer dans les premières lignes de l’Aide mémoire : « Doctrine qui est simple mais qui a été compliquée par des ambiguïtés de vocabulaire» ! (p. 69 du n° 174 des AFS).

Puisque selon l’auteur, se sont des « ambiguïtés de vocabulaire » qui ont compliqué la compréhension de la doctrine, nous regarderons donc quelle est son argumentation et si la doctrine qui en résulte est simple et catholique.

 

III – Analyse des documents

1- la mÉthode de l’auteur

Nous avouons que nous goûtons très peu la méthode de l’auteur qui consiste à citer certains Actes du magistère ainsi que les écrits des théologiens pour ses fins particulières et qui ne retenant pas la saine doctrine passe ensuite celle-ci sous les feux de sa propre interprétation. De plus nous nous demandons si cette méthode, déjà fort peu scolastique, ne serait pas l’occasion de régler un contentieux avec quelques clercs et fidèles qui n’auraient fait que rappeler correctement la doctrine sur l’infaillibilité de l’Eglise. La suite de la réfutation de ces deux documents va nous permettre de répondre par l’affirmative.

2- Quand la saine doctrine devient une thÈse

Dans les premières pages de la Note l’auteur passe en revue quelques citations d’articles présentant des définitions du magistère ordinaire et universel qui, même si celles-ci ne parlent pas expressément de mode d’enseignement, désignent directement le magistère comme l’autorité enseignante. Cette autorité étant le sujet du magistère, ces définitions ne posent pas de problème particulier, sauf pour l’auteur et nous allons rapidement en comprendre la raison.

Une définition dérange donc celui-ci. C’est celle qu’il relève dans cet article paru dans la Lettre aux amis du monastère du Barroux n°89 (22 février 1999) :

«(…) Nous leur (certains lecteurs de la Lettre) répondons volontiers par l’enseignement de l’Eglise sur l’infaillibilité de son magistère ordinaire universel, c’est à dire du Pape et de l’ensemble du corps épiscopal uni à lui, à quoi il est nécessaire d’adhérer».

Indépendamment de l’article qui émane d’une communauté ralliée, l’auteur considère cette définition comme une « extension de l’infaillibilité ». Voici le passage où nous signalons l’expression en caractères gras:

 «On trouve la même définition (et la même extension de l’infaillibilité) formulée par d’autres auteurs »(p. 3 et 4 de la Note).

Après les citations des « autres auteurs », ce genre de définition, déjà qualifiée « d’extension de l’infaillibilité » se retrouve présentée comme une « thèse ». C’est ainsi que l’auteur va se fixer particulièrement sur les écrits de l’abbé Lucien qui ne faisait à l’époque (ses écrits datent de 1994), que rappeler la doctrine sur le magistère ordinaire et universel (les caractères gras sont de notre fait) :

«Par l’expression ’’Magistère ordinaire et universel’’(…), il (le concile Vatican II) désigne le corps épiscopal uni à sa tête, dans son enseignement quotidien et concordant. Il s’agit bien du corps épiscopal (subordonné à sa tête) à un moment donné de l’histoire (n’importe lequel bien sûr) et aucunement ce qui a été enseigné toujours et partout…» [2] .

Aux dires de Monsieur Arnaud de Lassus ces textes développeraient une thèse à laquelle il donne un titre :

«Dans ces divers textes, est affirmée comme allant de soi, une thèse que nous appellerons, pour faire court, thèse de l’infaillibilité du Magistère vivant à une époque donnée (quelle qu’elle soit)» (p. 4 de la Note précitée).

3- L’argument de l’auteur

C’est donc dans cette dernière citation que nous découvrons l’argument en question. En effet, il faut s’arrêter sur l’expression : «à une époque donnée». Pourquoi cette précision dans le titre de cette prétendue thèse puisque que nous avons vu dans les définitions que nous venons de donner dans les Préliminaires et tout spécialement avec Pie XI dans Mortalium animos, que «le Magistère de l’Eglise s’exerce chaque jour par le pontife romain et par les évêques en communion avec lui» et qu’en cela il y a parfaite conformité aux Paroles de Notre Seigneur ?

Cette précision fait référence au passage précédent de Monsieur l’Abbé Lucien. Si nous revenons quelques instants sur ce texte, celui-ci signale que le magistère ordinaire et universel ne peut être que le corps épiscopal subordonné à sa tête et cet abbé insiste bien : «dans son enseignement quotidien et concordant, à un moment donné de l’histoire». L’abbé Lucien réfute donc à cet endroit précis un argument qui consistait déjà depuis plusieurs années, et à cause du fait Vatican II, à dire que le magistère ordinaire et universel n’était pas le corps épiscopal uni au souverain Pontife, mais «ce qui a été enseigné toujours et partout», autrement dit, non pas l’autorité ecclésiastique, ni même la fonction, ni encore le mode d’enseignement employé par l’autorité, mais l’enseignement des évêques depuis les origines.

C’est cet argument repris et développé d’une façon fort singulière par Monsieur Arnaud de Lassus que nous allons devoir analyser et réfuter. Nous relèverons au fur et à mesure :

- comment ceux qui ne veulent jamais aborder le problème du concile en posant les bonnes questions, s’évertuent à trouver des solutions qui permettent d’exclure la possibilité de parler d’un magistère infaillible au concile Vatican II.

- la méconnaissance de tout ce qui a été écrit par les théologiens dignes de ce nom sur les modes d’enseignement de l’Eglise.

- ainsi que de singuliers procédés pour faire dire aux mots et même à la Constitution Dei Filius ce qu’elle n’a jamais voulu dire.

Remarquons dès à présent que l’auteur pensera certainement avoir répondu aux difficultés posées par le magistère conciliaire et post-conciliaire, alors que l’auteur ne fera que réfuter des faux problèmes, et disserter d’une manière générale en étant hors sujet, car ce n’est pas le magistère ordinaire et universel en tant que tel qu’il fallait redéfinir, mais dire pourquoi celui-ci fut faillible lors de ce dernier concile et pourquoi il l’est toujours à l’heure actuelle !

4- Le problÈme tel qu’il se pose

Avec le concile Vatican II nous nous trouvons devant un fait. Convoqué par Roncalli, repris et présidé par Montini (appliqué par ce dernier, mais aussi par Luciani, Wojtyla, et Ratzinger) les décrets de ce ‘’concile’’ ont été promulgués par quelqu’un qui apparemment du moins était pape. Ce ‘’concile’’ étant clos depuis longtemps, il est désormais pour tous un fait historique, fait historique et théologique sur lequel tout repose pour la secte conciliaire, évidemment !

Or, lorsque nous regardons les faits, d’une part toutes les conditions réunies pour que ce concile soit infaillible et d’autre part les hérésies ratifiées et promulguées, nous pensons à un raisonnement de Saint Thomas d’Aquin : « aucun principe ne tient devant un fait contraire ».

Ainsi le principe, avec Vatican II, c’est qu’étant un concile œcuménique, il ne peut pas enseigner d’erreur doctrinale, et le fait contraire, c’est que les textes promulgués par ce ‘’concile’’ en contiennent plusieurs (à bien tout compter : 202 !).

Normalement, en suivant saint Thomas, on devrait conclure que le principe, c’est à dire l’infaillibilité du magistère, démenti par le fait contraire, ne tient pas. Mais la foi théologale s’oppose à une telle conclusion. En effet, ici, la vérité du principe est garantie par la véracité de Dieu, qui est absolue.

Cependant la véracité de Dieu ne supprime pas le fait et le fait demeure et perdure. Comment sortir alors de la contradiction ? Disons-le tout de suite, soit par un raisonnement de gribouille, soit en libérant les consciences par un raisonnement de foi et c’est tout le dilemme dont nous avons parlé il y a quelques instants.

5 - Le raisonnement de gribouille

C’est celui de tous ceux qui, n’ayant pas une foi éprouvée, se laissent guider par le sentiment. Ceux-là font subir au principe (l’infaillibilité du magistère) de multiples contorsions pour l’ajuster à leur comportement et sauver arbitrairement les apparences.

6- Le raisonnement de foi

C’est celui, non seulement de ceux qui possèdent cette vertu, mais de ceux chez qui cette vertu est éprouvée et guide leur comportement. Habitués à vivre de la foi, ils savent que la foi interdit de résister à l’autorité.

Mais ils n’oublient pas pour autant que c’est cette même vertu théologale qui leur commande de refuser les nouveautés de Vatican II. Ils comprennent alors, dans la lumière de la foi, que les responsables de ces doctrines erronées, que cette même vertu leur interdit d’accepter, ne sont pas et ne peuvent pas être revêtus par Dieu de l’Autorité qu’ils devraient avoir. Le problème, que Vatican II posait à leur conscience catholique, se trouve ainsi résolu dans le respect du principe (infaillibilité du magistère) et du fait ( car ce dernier concile sera considéré comme il se doit, c’est à dire comme un conciliabule).

7- L’auteur a choisi le raisonnement de gribouille

L’auteur des documents cités (M. Arnaud de Lassus) n’ayant pas mis en avant la véracité du principe (l’infaillibilité du magistère) garanti par la véracité de Dieu, et ne pouvant nier le fait (Vatican II) se trouve donc obligé de ne pas respecter le principe, c’est à dire ici le Magistère ordinaire et universel.

C’est ainsi que nous allons assister à plusieurs dichotomies. L’auteur sans égard pour le sens employé par le magistère, car c’est tout de même cela qui prime avant de faire des dissociations de sens à l’aide d’un dictionnaire sur la langue française, va donc séparer l’autorité (ou pouvoir d’enseigner) d’avec l’enseignement lui-même. Une seconde dissociation sera opérée à partir du mot «infaillibilité». Enfin une troisième dichotomie qui portera sur le mot «universel» ( celui contenu dans magistère ordinaire universel) :

 - une «universalité dans l’espace», une «universalité dans le temps», pour conclure à l’universalité dans l’espace et dans le temps pour accorder l’infaillibilité au magistère ordinaire et universel ainsi redéfini. Et pourtant l’auteur nous a dit : « Tachons d’y voir clair » (p. 5 de la Note).

8 - Les deux critÈres de vÉritÉ

Pour analyser ces dichotomies et leurs conséquences nous devons absolument rappeler les deux critères de vérités que sont :

- le magistère (que nous appelons « autorité ecclésiastique dans l’ordre de l’enseignement »

- et la foi commune ou Tradition qui elle-même possède à son tour plusieurs critères :

- le consentement unanime des Pères

- le consentement unanime des docteurs de l’Eglise et des théologiens

- le consentement des fidèles qui est souvent défini par le canon de Saint Vincent de Lérins : « Tenons pour vrai ce qui a été cru partout, toujours, et par tous les fidèles ».

Après ce rappel, précisons également en quoi consiste ces trois consentements qui composent la Tradition. Nous lisons dans le manuel de doctrine de Mgr Louis Prunel, manuel dans lequel l’auteur vient de puiser une définition du magistère [3]  :

«Le consentement unanime des Pères est une expression directe de l’Eglise enseignante » (…) « le consentement unanime des théologiens et celui des fidèles nous apportent le témoignage de l’Eglise enseignée, mais recueillie dans des conditions où il traduit, sans aucun doute possible la pensée de l’Eglise enseignante, dont il est le reflet ou l’écho fidèle. Tels sont les principaux moyens humains par lesquels s’exerce l’infaillibilité du magistère enseignant »(p. 156,157 ouvrage précité).

 Il est donc fort regrettable que ce passage et tout spécialement la dernière phrase de Mgr Louis Prunel, n’ait pas été retenue par l’auteur, car « les moyens humains par lesquels s’exerce l’infaillibilité du magistère enseignant » ne peuvent faire passer en second plan ou même supprimer la véracité de Dieu qui garantit l’enseignement de son magistère.

Or, c’est bien à cela que l’auteur va aboutir en se livrant à la dichotomie du mot magistère et à celle de la notion d’infaillibilité.

9 - Ce qu’il faut savoir

Le passage de l’ouvrage de Mgr Louis Prunel le résume et les ouvrages des théologiens le développent, mais nous pouvons déjà retenir ici que la Tradition avec ses trois critères, est la transmission du dépôt de la foi, transmission dans la continuité ce que les théologiens désignent de ces deux mots « eodem sensu » et dont nous connaissons le principe général contenu dans le passage de la première Epître de l’Apôtre Saint Paul aux Corinthiens :

 «Ego enim accepi a Domino quod et tradidi vobis (…)», «Car j’ai appris du Seigneur ce que je vous ai moi-même transmis (…)» (I Cor., xi 23).

Ainsi dans la vie de l’Eglise les deux critères, Magistère et Tradition, qui ne doivent en aucune façon être opposés, jouent ainsi dans une perpétuelle interéaction, avec une priorité au magistère hiérarchique de par son enseignement et son jugement car celui-ci possède bien en lui-même la fidélité de Notre Seigneur Jésus-Christ, indépendamment du consentement de l’Eglise, tout en s’affirmant en communion avec elle.

Ainsi le magistère, règle prochaine de la foi, s’assure de l’accord de son enseignement avec le dépôt de la foi, la Parole de Dieu écrite ou transmise par la Tradition, contrôle également ce dépôt, et nous le propose à croire, toujours dans le même sens (eodem sensu) et sans aucune nouveauté. Pour cette proposition, l’Eglise emploie, soit le mode extraordinaire, un jugement solennel, soit plus couramment le mode ordinaire, le magistère ordinaire du souverain Pontife et des évêques unis à lui. C’est ce que le concile Vatican I déclare dans sa constitution Dei Filius :

«On doit croire de foi divine et catholique, toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la Tradition et que l’Eglise propose à croire comme divinement révélées, soit par un jugement solennel, soit par son magistère ordinaire et universel».

10- Les diffÉrents sens du mot « magistÈre » :

L’auteur qui pourtant cite lui aussi la constitution Dei Filius ainsi que des passages de saine doctrine, ne retient cependant pas ceux-ci et se livre à la dissociation des différents sens du mot magistère. En cela, nous l’avons dit, il ne tient absolument pas compte du sens utilisé dans la scolastique, et plus précisément par Pie IX et les Pères conciliaires.

Ainsi, en pages 5 et 6 de la Note, la notion de magistère est citée correctement :

 «Le magistère, pouvoir d’enseigner, est l’un des trois pouvoirs de l’Eglise ; il est fondé sur l’ordre de Notre Seigneur aux Apôtres : «Tout pouvoir M’a été donné au ciel et sur la terre ; allez donc : enseignez toutes les nations…».

Suit une définition qui est celle donnée par Mgr Louis Prunel. Une autre est tirée du Dictionnaire pratique des connaissances religieuses de J. Rivière et celle-ci se termine par une réflexion qui vaut son pesant d’or dans notre contexte :

«De toute façon, ce terme caractérise l’autorité ecclésiastique dans l’ordre de l’enseignement »( cité en p. 6 de la Note).

 Or, chose curieuse l’auteur continue : « Au sens large, le mot « magistère peut désigner (c’est nous qui soulignons) non plus le pouvoir d’enseigner de l’Eglise mais l’enseignement même (idem) qui est dispensé ».

Et si nous nous reportons à l’Aide-mémoire, l’auteur précise en page 70 de ce document :

«Le mot "magistère" : - sens principal : fonction d’enseigner : - premier sens dérivé : le résultat de la fonction, autrement dit l’enseignement. Deuxième sens dérivé (couramment utilisé mais ne correspondant pas au sens original du mot latin magisterium et créant des ambiguïtés) : le, ou les, titulaires de la fonction. Ainsi, quand on parle de ‘’magistère ordinaire de l’Eglise ‘’ l’on désigne par là : - soit la fonction d’enseigner du pape et des évêques dans son exercice quotidien (enseignement ordinaire) ; - soit cet enseignement ordinaire ; - soit le pape et les évêques dans l’exercice de cette fonction».

Loin de croire qu’il s’agisse d’une simple question de vocabulaire, nous avons affaire ici à une méthode totalement erronée. Commençons tout d’abord par dénoncer une affirmation péremptoire.

11- Une affirmation pÉremptoire

En effet, l’auteur vient d’introduire lors du deuxième sens dérivé du mot magistère, une affirmation symptomatique des lacunes dont nous avons parlé, celles des manques de connaissances religieuses en cette deuxième moitié du XXè siècle.

Car enfin où a t-on déjà vu que le terme « magistère » tel que « couramment utilisé (…) créait souvent des ambiguïtés » ?

Nous croyons bien au contraire que ces «ambiguïtés» n’existent que chez les ‘’théologiens’’ auxquels l’auteur se réfère et que celui-ci citera pour démontrer que désormais grâce aux travaux de ces derniers, l’on a enfin compris ce que les termes magistère ordinaire et universel voulaient désigner !

Après ces considérations passons à la méthode employée par l’auteur :

12- Suppression, permutation

 Que penser, en effet, en approfondissant le raisonnement de Monsieur Arnaud de Lassus, lorsque nous nous apercevons que dans l’annexe de l’Aide-mémoire en p. 77, celui-ci ayant choisi et retenu le premier sens dérivé du mot magistère : l’enseignement, place ce premier sens dérivé, en « premier sens » tout court, faisant même disparaître le sens principal, c’est à dire la fonction d’enseigner ! Le lecteur, même sans être en possession de ces documents [4] , pourra juger lui-même de l’opportunité de cette méthode car la fin ne justifie pas les moyens.

L’auteur qui n’a qu’un but précis, nous le rappelons encore une fois : exclure la possibilité de parler d’un magistère ordinaire infaillible pour le concile Vatican II, force les consciences pour faire admettre que le terme magistère, dans magistère ordinaire et universel, n’est pas l’autorité enseignante, ni la fonction d’enseigner, ni le mode d’enseignement (dont il ne parle pas), mais l’enseignement de ce magistère.

Or, ce qui nous importe ici de faire remarquer, c’est que cette méthode dissocie totalement le sujet et l’objet du magistère. Le sujet étant l’autorité ecclésiastique dans l’ordre de l’enseignement et l’objet étant l’enseignement, l’auteur en choisissant le sens dérivé « enseignement » vient tout bonnement de remplacer le sujet : l’autorité ecclésiastique, par son objet ! Et c’est bien en cela que l’argument de l’auteur doit être principalement réfuté car celui-ci n’est ni plus ni moins que scandaleux pour la foi.

En effet, le magistère ecclésiastique qui a reçu le pouvoir d’enseigner et qui est garanti par la véracité de Dieu, qui est cause première, se trouve remplacé par l’enseignement, l’enseignement des évêques, c’est entendu, puisque l’auteur ne parle que de ceux-ci à propos du magistère ordinaire et universel, mais l’enseignement tout de même qui, d’objet qu’il était devient sujet par l’astuce de l’homme. Cette astuce ou artifice est un mensonge s’il y a intention de tromper et les conséquences sont évidemment gravissimes. «Omnis homo mendax», «Tout homme est menteur» nous dit le Psaume (Ps .cxv, 11).

13- Comment cet «enseignement - magistÈre» peut-il Être infaillible ?

Si donc maintenant nous considérons ce nouveau magistère ordinaire que nous appellerons ‘’enseignement - magistère’’ par rapport au véritable magistère ecclésiastique dans l’ordre de l’enseignement, comment ce « magistère » recevra-t-il son infaillibilité ?

- de la cause première qui est Dieu qui ne peut ni se tromper, ni nous tromper ?

- de la cause efficiente, qui est l’infaillibilité en tant que « don surnaturel ou privilège que Notre Seigneur Jésus-Christ accorde à Son Eglise pour ne pas errer en matière de foi et de croyance » ? (Mgr de Ségur ; Le dogme de l’infaillibilité, p. 220, cité par l’auteur en p. 70 de son Aide-mémoire).

- ou encore de la cause instrumentale que sont les critères de la Tradition sous couvert du canon de saint Vincent de Lérins dont nous avons vu avec Mgr Louis Prunel qu’ils sont précisément « les moyens humains par lesquels s’exerce l’infaillibilité de l’Eglise » ?

Disons-le tout de suite ce magistère ne pourrait recevoir son infaillibilité que des critères de la Tradition. L’auteur l’affirme sans ambages :

«Son infaillibilité(du magistère ordinaire et universel) est celle de ce qui a été cru partout, toujours et par tous» ! (p. 31 de la Note).

Or, nous ne savons pas si les ‘’théologiens’’ post-Vatican II sont conscients de tous les tenants et aboutissants de cette affirmation car leur enseignement-magistère est condamné dès le départ à ne recevoir aucune infaillibilité pour la bonne raison que les critères de la Tradition reçoivent leur infaillibilité du magistère ordinaire des évêques et de celui du souverain Pontife, ce magistère récusé tout au long de leur argumentation !

Le théologien J.-M.-A. Vacant qui a étudié comment l’infaillibilité est accordée aux critères de la Tradition nous l’explique fort bien. Ne pouvant citer tout son développement, regardons sa conclusion sur le sujet :

«Ainsi s’explique l’infaillibilité que nous avons attribué aux consentements unanimes des saints Pères et des théologiens. Elle vient du magistère ordinaire de l’Eglise enseignante, et spécialement du magistère du souverain Pontife qui approuve leurs enseignements formellement ou tacitement».

C’est parce que l’infaillibilité de l’Eglise découle toujours du magistère que celui-ci est dit règle prochaine de la foi. Ces points de doctrine sont implicitement contenus dans les formules brèves que nous avons citées précédemment, dans le passage de la constitution Dei Filius et dans notre acte de foi.

Nous croyons l’Eglise parce que son magistère, règle prochaine de la foi, est infaillible de cette infaillibilité de Notre Seigneur Jésus-Christ, du «céleste Infaillible», pour reprendre une expression de Mgr de Ségur.

Par conséquent ne pas tenir compte ou faire passer en second plan la règle prochaine de la foi est une atteinte en la foi en Dieu et en Son Eglise qui ne peut ni se tromper ni nous tromper.

Avant de regarder la dichotomie de la notion d’infaillibilité, nous pouvons donc déjà tirer les premières conséquences de l’argument de l’auteur.

14- ConsÉquences de l’argument de l’auteur

Nous avons dit que l’argument employé était scandaleux pour la foi et nous avons montré pourquoi, mais il nous faut aussi parler des conséquences de cet argument.

L’astuce ou l’artifice pour faire passer l’objet du magistère à la place du sujet conduit à un libre examen et à un néo-gallicanisme.

 

Libre examen et nÉo-gallicanisme

Puisque selon la nouvelle définition, le magistère ordinaire et universel devient «la constance de l’enseignement de l’Eglise à travers le temps et l’espace» pour reprendre une autre expression de l’auteur (page 4 de couverture de la Note), il ne lui restera plus qu’à juger sans cesse l’enseignement des autorités avec comme seul critère, cette cause instrumentale, quand bien même se référerait-il au canon de Saint Vincent de Lérins.

Ce libre examen entraîne à son tour à un néo-gallicanisme car l’enseignement ne sera accepté qu’après l’assentiment de ceux qui auront vérifié sa conformité avec la Tradition.

Ces deux erreurs, l’auteur les manifeste dans la conclusion de son Aide-mémoire:

«Grâce à elle ( la doctrine sur l’infaillibilité selon sa version ) nous savons que la vérité peut facilement être atteinte avec certitude (…) Dans la pratique, ce qui compte surtout, c’est la fidélité au magistère constant que saint Vincent de Lérins a si clairement formulée : ‘’Il faut veiller à tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous. C’est cela qui est catholique au sens propre et véritable» (p. 76 de l’Aide-mémoire).

Cette affirmation est une grave erreur car, en plus du rejet en second plan de la véracité de Dieu qui garanti le magistère, règle prochaine de la foi, ce moyen pour agir droitement avec la foi catholique, excellent en soi et de grande utilité pour les théologiens, pour prouver l’apostolicité de l’Eglise par exemple, est quasi impossible à utiliser par les simples fidèles. Il nécessite en particulier des connaissances historiques et patristiques que la grande majorité d’entre eux ne possède pas. J.-M.-A. Vacant l’affirme lui-même :

«Il est en effet, des points de doctrine certains et imposés comme tels, même par des jugements solennels, et qui sont au-dessus de la portée du plus grand nombre des laïques. Aussi serait-ce à tort qu’on chercherait à se rendre compte de la foi de l’Eglise sur ces points par la foi du peuple. Autant vaudrait, dit Melchior Cano (De Locis theol.,I. IV, c. VI, ad 14), demander à un aveugle qu’il voie les couleurs ».

- De même que c’est une deuxième erreur de dire que « grâce à elle ( toujours la doctrine de l’infaillibilité selon la version de l’auteur), nous sommes à même de résister sans hésitations ni inquiétudes à la redoutable crise doctrinale de notre époque » ( idem, p. 76).

En effet, ceux qui prétendent utiliser le ‘’quod semper et ubique ‘’ auront beau jeu lorsqu’ils affirmeront s’ils suivent le canon de saint Vincent de Lérins : «"partout, toujours", tous les catholiques se sont distingués des schismatiques et des hérétiques par leur prompte obéissance au pape régnant». Que font-ils maintenant de ce qui a toujours été fait dans le passé ? puisqu’ils ont constamment recours à un «devoir de désobéissance».

Il n’est donc pas difficile de voir que ce sont ce libre examen et ce néo-gallicanisme que nous retrouvons dans la position actuelle de la majorité traditionnelle.

Après avoir souligné les premières conséquences de cet argument, nous pouvons maintenant regarder la dichotomie du mot infaillibilité et comprendre pourquoi l’auteur parlait « d’extension de l’infaillibilité » là où il n’y avait qu’affirmation de la saine doctrine.

15- Les diffÉrents sens du mot « infaillibilitÉ » 

Afin de garder une définition classique de l’infaillibilité reprenons celle que nous venons de citer plus haut :

«L’infaillibilité de l’Eglise est le don surnaturel que Notre Seigneur Jésus-Christ a fait à l’Eglise de ne pas errer en matière de doctrine et de croyance»

(Mgr de Ségur, ouvrage précité).

 

Toujours selon cette même méthode, citant mais quittant ces définitions comme celle donnée par Mgr de Ségur, l’auteur distingue maintenant deux sens au mot infaillibilité.

Ainsi dans la Note, p. 6, il est question d’infaillibilité « au sens strict » et d’infaillibilité « au sens large » et dans l’Aide-mémoire ( p. 69 ) où sa dichotomie est encore plus prononcée, nous lisons :

«Le mot ’’infaillibilité’’: Mot utilisé dans deux sens :

- infaillibilité au sens subjectif : « la qualité d’une personne (ou d’un groupe de personnes) qui, certaines conditions étant requises, ne peut pas se tromper ;

- infaillibilité au sens objectif : le mot s’applique à une doctrine et non plus à une personne : on parlera de doctrine au sens de doctrine certainement vraie ».

Il est évident que cette distinction opérée sur le mot infaillibilité n’a d’autre but que de choisir ce dont a besoin l’auteur, c’est à dire « une doctrine certainement vraie » afin de correspondre à « l’infaillibilité » de son enseignement-magistère.

Mais il y a plus grave encore, car selon la même méprise que pour sujet et objet dans la dichotomie du mot magistère, l’auteur utilise de nouveau les deux sens du mot infaillibilité sans se rendre compte qu’il manipule à son gré le sujet et l’objet de l’infaillibilité pour les besoins de son argument.

C’est ainsi que dans son interprétation de la constitution Dei Filius, il nous dit :

«Deux infaillibilités apparaissent ici : l’infaillibilité subjective du pape, l’infaillibilité objective de l’enseignement appelé «magistère ordinaire et universel» ! (Aide-mémoire, p. 69)

L’erreur est toujours la même, et il nous semble que l’auteur s’enfonce encore plus dans son Aide-mémoire que dans sa Note parue 5 ans auparavant. En effet, celui-ci utilise le sujet de l’infaillibilité, l’autorité en tant que personne pour le jugement solennel du souverain Pontife, mais prend une fois encore l’objet de l’infaillibilité : l’enseignement (le sens de « doctrine certainement vraie »), lorsqu’il veut parler du magistère ordinaire et universel. C’est ainsi que cette « infaillibilité objective de l’enseignement » est appelée ‘’ magistère ordinaire et universel’’ » !

Evidemment si l’on a point vu dans la dichotomie, que l’on se trouvait en présence du sujet et de l’objet de l’infaillibilité, l’on pourra obtenir autant d’enseignements infaillibles que le mot infaillibilité peut fournir de sens.

C’est d’ailleurs cette méprise et cette méthode qui est l’origine de ce faux problème lorsque l’auteur se bat contre ce qui est que chimère : « le pape bénéficierait de deux infaillibilités » (p.78 de l’Aide-mémoire) ou encore : « l’hypothèse d’une double infaillibilité pontificale est exclue » (idem).

Avec de telles astuces, le magistère ordinaire et universel qui est donc devenu un enseignement-magistère reçoit à présent « l’infaillibilité » qui lui était nécessaire. Ainsi l’auteur ne craindra point de réinterpréter la constitution Dei Filius et d’affirmer dans une phrase subtile :

«Ce texte met en évidence deux catégories d’enseignements « auxquelles ont doit croire de foi divine et catholique » et qui sont donc infaillibles » (p. 71 de l’Aide-mémoire).

L’auteur en arrive donc à contredire Pie IX, les Pères conciliaires et tous les théologiens du XIXè siècle. Mais comment a-t-il formé cette phrase qui semble être une conclusion irréversible ? C’est ce que nous allons regarder en analysant sa technique du copier – coller.

16- Technique du copier–coller

Nous devons en effet dénoncer, là encore, la technique employée par l’auteur pour faire dire à la constitution Dei Filius ce qu’elle n’a jamais dit. Reprécisons celle-ci puisque la réfutation de l’argument nous y oblige :

 
 

«On doit croire de foi divine et catholique, toutes les vérités

qui sont contenues dans la Parole